COMMENT LA GRANDE-BRETAGNE EST ENTREE DANS LA TRAITE DES NOIRS

De la condamnation à la participation

Rares sont les principales nations d’Europe qui, d’une manière ou d’une autre, directement ou indirectement par les retombées économiques, n’ont pas participé à la traite atlantique du 16e au 19e siècle.

Seul le Portugal s’était illustré dans ce trafic dit négrier avant le 16e siècle. Au 15e siècle, ses navigateurs avaient largement ouvert les portes des côtes africaines.

A ses débuts, l’entreprise portugaise de vente d’esclaves noirs en Europe fut sévèrement jugée par les uns et condamnée par les autres au nom de la morale et de la justice. La critique fut unanime en Angleterre, en France, aux Pays-Bas, notamment.

En Angleterre, le capitaine John Hawkins fit œuvre de pionner dans son pays en décidant dès 1562 de prendre le chemin de l’Afrique pour y rechercher des esclaves destinés à être vendus dans l’Empire espagnol d’Amérique. Il appareilla avec trois bateaux et, après un voyage fructueux qui lui rapporta 300 Noirs transportés et vendus outre-Atlantique, il regagna Londres en septembre 1563. Bien qu’il ne se soit pas livré au commerce d’esclaves noirs sur le sol anglais, il s’attira cependant la réprobation de ses compatriotes dont la reineElisabeth Ièrequi réagit en ces termes : « Toutes les violences et les mauvais traitements que vous emploierez envers ces esclaves seraient des actions détestables que je vous défens, parce qu’elles attireraient sur vous la haine des hommes et la juste vengeance des cieux… ».

Cette imprécation de la reine contre le commerce d’êtres humains se manifestait dans la pratique. Ainsi, au nom de la tradition anglaise, un esclave ramené de Russie quelque temps plus tard fut libéré sous le prétexte que « l’air de l’Angleterre était trop pur pour que les esclaves y respirent ». Au-delà de la reine et de la tradition anglaise, cette opposition à l’esclavage et à la traite trouvait écho chez quelques sujets britanniques. Tel ce marchand, Richard Jobson, qui se trouvait en Afrique, sur la côte de Guinée à la recherche d’or pour le compte d’une compagnie anglaise. Il s’adressa en ces termes à un Africain qui lui proposait des esclaves : « Nous sommes un peuple qui ne fait pas commerce de ce genre de biens, nous ne nous achetons ni ne nous vendons, nous ou quiconque ayant notre corps d’homme. » Puis, à ce marchand africain qui lui faisait remarquer que « c’était la seule marchandise qu’ils transportaient dans le pays, et qu’on l’y vendait à des Blancs qui en étaient très friands, le commerçant britannique répondit qu’il s’agissait d’un peuple différent du nôtre ».

Le retournement des consciences

Les digues élevées contre le commerce d’esclaves noirs en Europe, ici en Angleterre, là en France, ailleurs aux Pays-Bas ou au Danemark… étaient-elles suffisamment solides et sûres au point de pouvoir résister au flot montant de la traite atlantique au début du XVIIe siècle ? Un vent s’était levé, soufflant des rives du Nouveau Monde en passe de devenir le point d’attraction principal des nations d’Europe. Après sa découverte, sa mise en valeur devenait un objectif partagé par plusieurs nations. Des colonies ou des empires coloniaux fondés par l’Europe aspiraient à se développer pour le bien de leur métropole. Desplantations : coton, tabac, café, canne à sucre… des mines : or, cuivre, argent… requéraient une main-d’œuvre abondante, des hommes robustes, résistants, adaptés au climat. Ce besoin de main-d’œuvre devenait précisément aigu au début du XVIIe siècle, la population autochtone d’Amérique succombant à l’intensité physique et aux exigences du travail servile. De plus, les profits générés par le commerce d’esclaves pratiqué depuis le XVe siècle par le Portugal et l’Espagne justifiaient la tentation pour les autres nations, de s’y adonner.

Peu à peu cependant, les digues dressées au nom de la morale craquèrent de toutes parts. En Grande-Bretagne d’abord. L’attitude de la reine Elisabeth 1èreincarne à la perfection les premières fissures apparues dans ces digues mais aussi sans doute la fragilité ou le manque de consistance de leurs fondations.

En 1564,  la deuxième expédition du capitaine anglais John Hawkins,  qui avait entrepris son premier voyage africain à bord de son navire Le Jésus en 1562 et qui, pour avoir razzié des Africains, fut admonesté par sa reine, reçut cette fois les éloges de la même souveraine qui participa elle-même à l’expédition en y joignant un navire de 700 tonneaux. Par la suite, plusieurs membres du Conseil de la reine prirent part à la troisième expédition du capitaine anglais comportant six bateaux dont deux appartenant à la reine. Celle-ci fit campagne dans le pays et auprès du Parlement afin que des subventions soient accordées à Hawkins qui fut nommé trésorier principal de la reine en 1573. Il fut anobli et promu au rang de héros national. Depuis lors, quasiment tous les souverains britanniques et leur entourage eurent des intérêts ou s’engagèrent personnellement dans les différentes compagnies consacrées à la traite négrière, et cela jusqu’au XIXe siècle. Les différentes Compagnies royales créées à cette fin, dont notamment la Compagnie Royale d’Afrique, sans doute la plus importante de toutes, comptaient parmi leurs actionnaires des membres de la famille royale. En 1663, le roi et le duc d’York, mais aussi la reine, y avaient réalisé les investissements les plus importants.

Fait symptomatique, en plus des entrepreneurs et actionnaires royaux de cette Compagnie, figurait parmi ses investisseurs les plus actifs, le « philosophe de la liberté », John Locke.

La mise en valeur des colonies anglaises d’Amérique du Nord au profit de l’économie de leur métropole constitua donc un des leviers importants de l’engagement de l’Angleterre dans le commerce de traite.

 

(Voir T. Diakité, La Traite des Noirs et ses Acteurs africains, Berg Editions, Paris)

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