LES JEUNES ET LE PHÉNOMÈNE DES SECTES par  Marcien Towa

 

[Conférence faite à l’université de Yaoundé, le 15/ 12/ 1987]

 Aujourd’hui, le phénomène des sectes est omniprésent parmi les jeunes de nos grandes agglomérations urbaines. Prenons quelques exemples. Un jeune cadre, apparemment rangé, change brusquement de comportement, abandonne son travail pour se livrer à la prédication de la bonne nouvelle : il a été converti à une secte chrétienne fanatique par rapport à laquelle tout devient vanité dans la vie, y compris le travail. Une seule chose importe désormais : le salut de son âme et la diffusion de la bonne nouvelle. Un parent médecin s’en inquiète et se demande si le néophyte n’a pas perdu la raison. Mais l’examen de ses écrits mystiques ne relève aucune faille dans le raisonnement.

 Dans les lycées et collèges, les élèves, tournant le dos aux études, se dispersent dans les villages pour enseigner la vérité de leurs parents intrigués par ce renversement des rôles. Certains vont jusqu’à tenter de convertir leurs professeurs. Un jour, des étudiants (des étudiantes, pour être exact) demandent à me voir et je les reçois. Désirent-elles recevoir des éclaircissements supplémentaires sur le cours que je viens de donner, ou des conseils pour un devoir ? Que non : elles viennent m’entretenir du salut de mon âme et me révéler que la prière est l’unique voie qui y conduit. Elles m’invitent en conséquence à aller avec elles à Obili et y assister à leurs rites. Et  moi, enseignant et Chef du Département de philosophie, qui m’imaginais que mon rôle consistait à apprendre aux jeunes à réfléchir, à bien juger du vrai et du faux ainsi que du bien et du mal, me voilà pressé de devenir incontinent leur disciple ! Elles veulent m’apprendre la Vérité, car elles l’ont déjà trouvée, rencontrée, alors que moi, de mon propre aveu, je ne fais que la chercher. Prenons encore le cas de ce jeune ouvrier surdoué, il me fait lire des textes bourrés de fantasmes qu’ils ne cessent de rédiger fiévreusement. Finalement il se convertit à une secte chrétienne à laquelle il convertit aussi sa mère. Mais son père résiste, sa femme aussi. Il renvoie cette dernière avec les enfants, car ils l’empêchent de se livrer à ses dévotions nocturnes. Quant à son père, il résout son problème radicalement encore en le massacrant à coups de machette.

 Rappelons aussi le cas récent d’une Pâques tumultueuse : une secte non chrétienne particulièrement active et influente (la Rose-Croix) a tenu sa Convention au Palais des Congrès à Yaoundé le week-end pascal. Levée de boucliers menaçante des Eglises chrétiennes qui la dénoncent dans des sermons enflammés.

 Les groupes de prières exaltés se multiplient, le Renouveau charismatique s’étend à l’ensemble de la population chrétienne : guérisseurs et prêtres exorcistes s’activent, etc.

Bref,  les sectes sont devenues un fait social au sens durkheimien du s’activent, etc. … Elles sont devenues un beau champ de recherches pour nos anthropologues et sociologues.

  Une telle effervescence mérite de retenir l’attention. Elle révèle des potentialités énormes d’enthousiasme et d’engagement ; ce qui est réconfortant. On éprouve aussi quelques inquiétudes devant ces forces mal contrôlées dont le sens est loin d’être évident.

Nous allons nous efforcer de comprendre le phénomène des sectes. Nous présenterons ensuite les réactions des Eglises devant ce phénomène, avant de nous interroger sur ce qu’il convient d’en penser.

Qu’est-ce qu’une secte ?

             

            


Le mot « secte » vient du latin « sectare » qui signifie « suivre ». La secte par conséquent est l’ensemble des adeptes d’une doctrine définie. Au sens large, la secte désigne l’ensemble de tous ceux qui suivent une doctrine donnée, quelle qu’en soit la nature. Dans l’Antiquité grecque, les écoles philosophiques étaient des sectes. A la notion de « secte » ainsi délimitée s’ajoute l’idée d’intensité des sentiments de communion entre les membres, de ferveur exaltée de la doctrine ; ce qui, souvent, entraîne le repliement du groupe sur lui-même, sa séparation mystique ; ce qui est en général le cas des sectes de la société globale.

Aujourd’hui, le mot « secte » a surtout une connotation religieuse et mystique ; ce qui est en général le cas des sectes en action dans nos pays.

Combien y a-t-il actuellement de sectes au Cameroun ? 30-50, je ne saurais le préciser.

Combien d’adeptes comptent-elles ? Je ne sais. A en juger par la vigueur des réactions qu’elles suscitent, certaines sectes, comme la Rose-Croix, comptent des dizaines de milliers ou, peutêtre même, des centaines de milliers d’adeptes. Mentionnons aussi, parmi les sectes les plus importantes, l’Eglise de l’Unification (Moon), Le Monde avenir, La Science chrétienne, La Méditation transcendantale. Un aperçu de leurs doctrines et de leurs rites permet de les regrouper en trois ensembles : beaucoup d’entre elles sont nées du christianisme, surtout le christianisme protestant, par réinterprétation de la Bible. Leurs doctrines et leurs cultes sont axés sur la personne de Jésus dont les adeptes attendent le salut, la santé (Témoins de Jéhovah,

La Science chrétienne etc. … D’autres sont d’origine asiatique, d’inspiration plus au moins bouddhiste ou hindouiste, leurs adeptes recherchent l’illumination qui s’obtient par le respect des règles de comportement, la connaissance, les rites, la gymnastique, etc…. La Foi bahaïe provient de l’islam iranien.

A la tête de chaque secte, on trouve un illuminé, un prophète à qui Dieu aurait parlé (révélation), un gourou, un avatar parvenu au terme du processus initiatique. Pour les membres, la doctrine de la secte, c’est la Vérité. Ils évitent les débats sur le contenu de la doctrine. Leur activité mentale se situe au niveau de l’imaginaire et non pas de la raison ou de la conscience objective. Ils font montre d’une activité débordante. Certaines semblent s’appuyer sur des moyens importants. La plupart viennent des Etats-Unis. Même les sectes asiatiques transitent par les Etats-Unis et l’Europe occidentale.

Réactions des Eglises

La réaction des Eglises à la prolifération des sectes est franchement hostile. Un des reproches les plus fréquemment faits aux sectes est leur dogmatisme intransigeant, comme le dit un certain Pierre Wildmer dans sa brochure « Il y a des gens qui vous troublent » (Cahier de Christ Seul). Widmer trouve que « les nouveaux venus copient quelque peu les spécialistes de marketing commercial pour dénicher et s’attacher des clients, créer un marché et obtenir beaucoup d’argent en tablant sur la simplicité [d’esprit] des gens ». Ceux-ci en effet sont manipulés par lettres-circulaires, par radio, etc. Autrement dit, illuminés et prophètes sont doublés d’hommes d’affaires et aussi, qui sait, de politiques. Entre sectes et grandes Eglises, y a-t-il une différence de sens ? Ce n’est pas évident, à en juger par leurs réactions et doctrines.

Les Eglises, tout comme les sectes, sont organisées chacune autour d’une doctrine. Les Eglises, tout comme les sectes, sont organisées chacune autour d’une doctrine religieuse précise. Toute Eglise est tout aussi sûre de détenir la Vérité pleine et entière. Dès lors la réfutation des sectes par les Eglises est aisée. Ce que dit la secte est « erreur » et ce que dit l’Eglise est «  vérité ». C’est l’attitude qui s’observe chez les auteurs des différents documents sur les sectes : la brochure de Ch. Bossère, La Bible et les Rosicruciens, la brochure de M. Caby : « Dossiersectes ». Tous ces documents présentent la même structure. Ils obéissent à une règle méthodologique, si on peut dire, qu’énonce formellement M. Caby : ne pas s’aventurer, pour réfuter les sectes, sur le terrain de l’argumentation philosophique et technique, mais opposer simplement à leurs affirmations les passages de la Bible qui les contredisent. Par exemple, «  n’essayez pas de démontrer que le retour du Christ ne peut pas arriver à telle ou telle date par des arguments philosophiques, économiques, ou sociaux ; opposez plutôt la parole du Christ : « Nul ne connaît ni le jour ni l’heure ». Chacun s’enferme dans sa doctrine et entreprend de convertir ou de détruire l’autre. Un autre phénomène inquiétant qui se développe dans les sectes est ce que j’appellerais l’endogamie sectaire. Les membres des sectes se marient entre eux et déconseillent ou interdisent le mariage avec quiconque n’est pas de la secte. Ce qui constitue,  soit dit en passant, un obstacle sérieux à l’intégration nationale. Il est à noter que le monolithisme doctrinal des sectes triomphantes constitue un terrain fertile pour les sectes nouvelles. En fait, les grandes Eglises défendent les positions acquises et leurs privilèges : « La terre est au premier occupant », disait  Jean de la Fontaine. La puissance de ces formations religieuses est parfois gigantesque. 

Que penser des sectes ?

Ou les sectes et le destin de l’Afrique


A examiner  la vie des sectes, un Africain raisonnable ne peut manquer de se poser la question : et  l’Afrique ? Il est difficile en effet de percevoir la voix de l’Afrique dans cette querelle bruyante ente les anciens et les nouveaux missionnaires, entre les anciens et les nouveaux conquérants de nos âmes. Ce qui importe d’abord pour nous, c’est de nous tourner vers l’Afrique et d’écouter sa voix.

I  °). Notre cause : la libération 

 De ce point de vue, il  apparaît clairement que notre cause fondamentale, c’est la libération et la réaffirmation de notre humanité. C’est ce que nous disent nos porte-paroles les plus crédibles et les plus prestigieux : Edward Wilmot Blyden, Marcus Garvey, Aimé Césaire, Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon, Amilcar Cabral, pour ne nommer que ceux qui ne sont plus. Ils nous parlent de la libération de nos peuples, du développement, de la renaissance de notre culture. Ils nous parlent de l’organisation de notre continent, du panafricanisme, de la lutte contre l’oppression, de la conquête de la science et de la technique. Pour cette cause, ils nous appellent à mobiliser toutes nos énergies. C’est elle qui offre la base commune de nos efforts et de nos actions.

2°). Les sectes et nous 

 D’une certaine manière, le dynamisme des sectes rassure quant aux possibilités de mobilisation, d’engagement de la jeunesse africaine. Notre jeunesse est généreuse, même s’il est vrai qu’il faut aussi tenir compte des mobiles plus ou moins intéressés qui l’attirent dans les sectes. Les sectes en effet peuvent tout obtenir de la jeunesse, l’amener à déployer une activité débordante, à se dévouer, à consentir des sacrifices pour le triomphe d’une fin plus ou moins imaginaire, mais élevée, proposée par la secte. Pourquoi ne pourrait-on pas aussi mobiliser notre jeunesse pour une cause plus concrète et la lancer dans la réalisation de la cause africaine que nous venons de rappeler.

 D’un autre côté, le pluralisme sectaire crée des espaces de mouvement pour des esprits non-sectaires, libres. Le monolithisme doctrinaire d’une secte unique régnant sur la société globale serait mortel pour la liberté d’esprit. Or celle-ci constitue une dimension essentielle de la liberté en général. C’est l’effet que le protestantisme, d’après Bertrand Russell, a eu en

Europe par opposition au catholicisme beaucoup plus rigide. La liberté d’interprétation des Ecritures et le pluralisme théologique et rituel qui en est résulté se sont avérés favorables à la liberté de pensée en général. Néanmoins, il faut redouter le raidissement des dogmatismes généralement liés, selon l’observation de Widmer, à des intérêts matériels, raidissement qui risque de conduire tôt ou tard à des affrontements, à des déchirements ou, à tout le moins, à des clivages faits de méfiance profonde. De tels dogmatismes créent un climat malsain pour nos cultures proprement africaines qui se caractérisent en effet par une grande tolérance dont les fanatismes et les exclusivismes étrangers ont souvent abusé pour s’introduire et s’imposer.

L’irrationalisme des sectes, d’autre part, répudie le débat proprement philosophique. Et malgré le flirt avec certains résultats de la science, la plupart des sectes dénoncent la « conscience objective », c’est-à-dire, la raison. Elles opèrent essentiellement au niveau de la représentation chargée d’affectivité et, tout naturellement, elles débouchent sur le miraculisme, autrement dit, sur la violation des lois naturelles, base de la science véritable. 

Le dogmatisme et l’irrationalisme des sectes sont d’origine extérieure, plus particulièrement, occidentale. Ce qui ne peut manquer de nous intriguer, puisque science et technique nous viennent aussi de ce même Occident. Si nous observons que le rôle des sectes demeure marginal en Occident, alors qu’elles risquent de submerger nos sociétés fragiles, nous ne pouvons échapper à la crainte que ces mouvements mystiques ne soient qu’un moyen de divertissement au sens pascalien du terme, une ruse des maîtres de ce monde destinée à dériver nos pas vers des paradis chimériques, pendant qu’ils s’occupent des choses sérieuses : continuer à s’emparer de nos ressources et à perpétuer leur domination sur nous, le contrôle de nos consciences par le biais de toutes sortes de credo n’étant qu’un aspect du contrôle global de nos sociétés. 

CONCLUSION

Concluons succinctement notre propos sur les sectes en soulignant la nécessité de recentrer nos discours et nos énergies sur notre cause fondamentale commune : la libération complète de toute forme de domination et d’exploitation étrangère ; la promotion d’une communauté véritablement humaine pour tous les enfants, hommes et femmes de notre continent. De peur que nos discours ne soient que des vœux pieux, recentrons-les, ainsi que nos énergies, sur les conditions de possibilité de notre libération : la maîtrise de l’organisation de la gestion, la construction de l’unité africaine, le culte de la rationalité, du travail et de l’effort persévérant.

Si ce recentrage est effectué, les sectes anciennes ou nouvelles, cesseront de constituer un danger pour nos sociétés encore fragile et n’occuperont, dans nos pays aussi, qu’une place marginale.

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