6 mai 1956 | Algérie: Quand l’armée française incendia le village Ighzer Iwaquren

Nous sommes en août 1955 quand le village reçut les premiers groupes de moudjahidine dont Abderrahmane Mira, qui était accompagné de certains enfants du village comme Idir et Amar Kechadi, Rabia Ath Ali, Mohand Saïd, dont personne auparavant ne savait qu’ils avaient rallié déjà la cause de la révolution. Les moudjahidine rassemblèrent tout le monde dans une plateforme appelée Tansaout, située au-dessus du village et firent jurer tout le monde sur le livre saint du Coran leur engagement de servir loyalement la révolution. Depuis, les moudjahidine étaient régulièrement signalés au village qui leur offrit gîte et protection.
Une protection assurée par des villageois à tour de rôle, au niveau de trois points de garde qu’étaient Tizi N’Telghumt, Agwni Uqervuz et Izerwel. Quiconque au village qui ne pouvait pas faire cette garde devait payer une dime de 100 douros. Etant devenu un lieu sûr, les responsables de la Wilaya III y installèrent un refuge-hôpital où sont acheminés tous les moudjahidine blessés.
Début 1957, dans le village, des problèmes de suspicion entre les villageois commencèrent à faire mal à la révolution et c’est à cette époque que le colonel Amirouche affectera vers notre village qui faisait partie du secteur 2 région 3 zone 2 Wilaya 3 le lieutenant Mouloud Amrouche, un enfant du village qui avait rejoint les rangs de la révolution beaucoup plus tôt et qui connaissait le colonel Amirouche en France pour avoir travaillé dans la même usine. Le lieutenant Mouloud Amrouche du village Taddart Lejdid et qui connaissait tout le monde a réussi en un court laps de temps à rétablir l’ordre et faire cesser les suspicions.
Cependant, en ce printemps 1957, trois événements allèrent précipiter les choses et la décision de l’armée coloniale d’incendier le village : il y a d’abord eu les fuites d’informations qui avaient fait que l’administration coloniale basée à Maillot fut au courant de l’existence de l’hôpital-refuge et des infirmières professionnelles dont Malika Gaïd. La deuxième information parvenue aux oreilles de l’armée coloniale était l’arrivée du lieutenant Mouloud Amrouche dans la région et sa capacité de mobilisation. Le troisième événement est le vol des vaches du maire de Maillot de l’époque, Joanès Troccon. Pendant la nuit du 9 avril 1957, deux citoyens du village des Ath Yevrahim, Saïd Tir et Hocine Boukrif, aidés par les moudjahidine qui les attendaient en rase campagne, ont volé une vingtaine de vaches et de veaux du maire Troccon et les ont conduits à la montagne, près du village Ighzer Iwaquren, dans un lieu appelé Thimdouchin où ces bovins sont gardés dans un enclos de fortune pour nourrir les moudjahidine. Pour ma part, je me rappelle que lorsque je me suis déplacé vers cet endroit vers le 20 avril, j’y avais trouvé 9 vaches et veaux, les moudjahidine en avaient déjà égorgé plusieurs.
Ainsi, le vol des bêtes au maire de la commune mixte de Maillot allait précipiter les choses. Le maire décide de tout faire pour punir le village Ighzer Iwaquren, puisqu’on raconte que des gens lui avaient rapporté des morceaux de peaux qui lui ont donné la certitude que ses bêtes ont été bel et bien volées et égorgées par les moudjahidine en haute montagne, près du village Ighzer Iwaquren, un village qui devait payer.»
Ammi Hocine nous rapportera un autre détail très peu connu : «Le maire Joanès Troccon avait donné dans un premier temps l’ordre d’incendier uniquement les maisons situées à la lisière de la forêt en épargnant les maisons et les villageois vivant loin de la forêt. Mais le 5 mai 1957, les militaires déployés depuis Taqerboust (Aghablou),
Chorfa, Béni Mansour, Maillot et El Adjiba pour entamer le ratissage avant d’arriver au village ont été surpris par des moudjahidine au nombre d’une centaine qui leur ont tendu une embuscade au lieudit Taguemount.
Des dizaines de militaires furent tués alors que de l’autre côté, il y a eu 5 moudjahidine morts et 7 blessés. Après cette bataille, le maire Troccon, furieux, changera d’avis et ordonnera l’incendie de tout le village d’Ighzer Iwaquren. C’est ce que les militaires feront le lendemain, le 6 mai 1957. Ils encerclèrent le village, puis ordonnèrent à tous les villageois de sortir et de se rassembler dans une palace loin du village, les femmes dans un coin et les hommes dans un autre ; enfin, par hommes, on peut dire les vieux puisque tous les jeunes avaient quitté le village pour se cacher dans la forêt ou se réfugier chez des proches dans les autres villages, quand ils n’ont pas déjà rejoint le maquis, tandis que les enfants étaient restés avec leurs mamans pour que celles-ci soient épargnées. Après le rassemblement, les militaires ont commencé à mettre le feu dans les chaumières en commençant par allumer le diss qui constituait la seule toiture de l’époque. Durant cet incendie, seuls les hommes et les femmes ont été épargnés , les gens n’ayant pas eu le temps de faire évacuer leurs bêtes restées à l’intérieur des écuries et autres étables de fortune.
Après l’incendie, les camions étaient mobilisés pour évacuer les gens vers le deuxième village des Iwaquren, Taddart Lejdid, alors que d’autres familles sont parties chez des proches ou des amis dans les villages limitrophes de Chorfa, Ath Yevrahim, Ath Mansour, etc.
L’armée française qui espérait en finir avec la résistance dans la région n’a réussi ni à retrouver l’hôpital-refuge et les infirmières qu’ils recherchaient ni le chef du secteur, le lieutenant Mouloud Amrouche. C’est pour cela que 51 jours plus tard, ils déclencheront l’opération Bigeard qui a touché là aussi toute la région s’étendant depuis Aghbalou jusqu’à Mzarir en passant par les deux villages des Iwaquren, Ighzer et Taddart, ainsi que Saharidj et Ivelvaren.
Au cours de cette opération, soit le 27 juin 1957, Malika Gaïd trouvera la mort après une héroïque résistance, les armes à la main, au lieudit Agwni Uqervuz, et les deux autres infirmières seront faites prisonnières ; de même pour le lieutenant Mouloud Amrouche qui fut encerclé au lieudit Aguercif, situé entre Iwaquren et Selloum, il mourra en compagnie de deux autres moudjahidine après un violent accrochage.
Après cette opération, un autre événement va précipiter l’incendie de l’autre village des Iwaquren, Taddart Lejdid, là où beaucoup de familles du village Ighzer Iwaquren avaient été évacuées le 6 mai 1957. En novembre de la même année, un accrochage entre l’armée française et les moudjahidine conduits par l’adjudant Hadj Moussa de Chorfa a eu lieu au lieudit Gazouz, près du village, au cours duquel six militaires français furent tués. C’est de là que la décision d’incendier également ce village a été prise. L’armée française a construit un camp de toile dans la plaine, là où existe actuellement le village de Raffour, pour y mettre les familles et les encercler avec un grillage afin de les séparer des moudjahidine. Cependant, ce n’était pas toutes les familles qui ont été déportés vers ce camp de toile dans un premier temps, plusieurs d’entre elles s’étaient réfugiées chez des proches à Chorfa, Ath Yevrahim et beaucoup à Adrar Seggane à Ath Mansour avant que ces mêmes familles ne soient à leur tour évacuées de force par l’armée française vers Ath Mansour, ainsi que vers le camp de toile de Raffour…»
L’engagement des Iwaquren dans la lutte de Libération nationale leur a coûté, outre les déportations et les incendies de leurs deux villages, un lourd tribut avec 113 chahids morts au champ d’honneur, alors qu’une vingtaine de moudjahidine dont Ammi Hocine Amarouche ont réussi à survivre même à l’opération Jumelles, grâce aux conseils du colonel Amirouche. Ammi Hocine se rappelle le dernier rassemblement avec ce dernier début 1959, à Ath Hamdoune. «Je vais partir en mission, nous dira-t-il, mais sachez qu’une opération pour laquelle vous ne pourrez rien faire se prépare. Je vous conseille de préparer dès à présent des refuges avec des ravitaillements de plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Ne cherchez pas à riposter, ce serait inutile ; vous ne pourrez plus faire face.
Votre rôle aujourd’hui est d’essayer de survivre. Votre survivance constituera un échec pour la France et son armée, surtout économiquement, et un encouragement pour le peuple qui saura que cette France, même avec ses moyens colossaux, n’est pas arrivée à vous anéantir», se rappelle Ammi Hocine qui précise qu’effectivement, grâce aux conseils du colonel Amirouche qui mourra juste après ce rassemblement, en se dirigeant vers Tunis, nous avons survécu à l’opération Jumelles, en nous cachant pendant plusieurs semaines dans des abris profonds qui ont résisté aux bombardements et même aux traîtres qui avaient montré plusieurs abris à l’armée françaises qui les a détruits en y tuant plusieurs moudjahidine à l’intérieur…

 

 

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