Le Franc CFA et la colonisation de l’Afrique

Le Franc et la colonisation de l’Afrique

Les gens découvrent parfois certains détails de la structure du système international à la suite de scandales. L’un de ces scandales a éclaté fin janvier. Le 20 janvier 2019, Luigi Di Maio, dirigeant du mouvement « Cinq Étoiles », vice-Premier ministre et ministre du Développement économique de l’Italie, a fait une déclaration. Di Maio a exigé l’instauration urgente de sanctions contre la France en raison de la colonisation de l’Afrique. Le chef de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, a également jeté de l’huile sur le feu, en déclarant, à la suite de son collègue, que « la France est parmi ceux qui volent les richesses de l’Afrique ».

Les accusations françaises de colonialisme en provenance d’Italie résonnent de longue date, et se sont particulièrement intensifiées à la fin de l’année dernière, lorsque le mouvement de masse des « gilets jaunes » a commencé en France. Le 7 janvier, Di Maio a exhorté les manifestants à ne pas ralentir, et leur a même proposé une aide logistique.

 

Rome a accueilli avec satisfaction le programme des doléances des « gilets jaunes » en 25 points. L’exigence numéro 23 est que la France mette fin à la politique coloniale en Afrique. Selon Di Maio, l’afflux d’Africains en Europe est dû au fait que la France, avec sa politique coloniale, a créé des conditions insupportables pour les habitants du continent. Quand l’exploitation coloniale de l’Afrique cessera, l’afflux d’Africains en Europe cessera. En outre, en la personne de Di Maio, l’Italie a pour la première fois demandé l’application de sanctions à l’encontre de Paris. Troisièmement, Di Maio a désigné l’un des outils importants du colonialisme français : le Franc.

 

« La France », a déclaré le politicien italien, « est l’un des pays qui impriment la monnaie de 14 États africains … ». Il a qualifié cet argent de Franc, mais il ne s’agit pas de ce Franc que la France a connu pendant plusieurs siècles jusqu’à son remplacement par la monnaie européenne commune, l’Euro en 2002. Il s’agit du Franc africain, ou Franc CFA (du français CFA – colonies françaises d’Afrique). Tel est le nom général donné à la monnaie de 14 pays africains de la zone monétaire Franc.

 

Ainsi, le Franc français a disparu depuis longtemps, mais la zone monétaire du Franc demeure préservée. La formation de la zone Franc est associée au début de l’émission, dans la seconde moitié du XIXe siècle, de billets par des banques privées françaises, destinés aux colonies françaises. La zone finit par se former en 1939, et fut entérinée en un projet de loi dans les années 1950. La zone Franc s’était autrefois étendue à de nombreuses régions du monde, mais aujourd’hui elle n’a survécu que sur le continent africain.

 

En dehors de l’Afrique, il y a le Franc CFP, Franc des colonies françaises du Pacifique, qui circule en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à Wallis et Futuna. L’émission d’une telle unité monétaire est effectuée par l’Institut d’émission d’Outre-Mer (IEOM), dont le siège est à Paris. La France a toujours des territoires d’Outre-Mer dans les Caraïbes et dans l’océan Indien (départements). Ce sont la Guadeloupe ; la Guyane ; la Martinique ; la Réunion ; Saint-Pierre-et-Miquelon, Mayotte. Dans ces pays, l’Euro est utilisé comme monnaie émise par l’Institut des départements d’Outre-Mer (IEDOM). Jouissant d’une indépendance externe, les deux centres d’émission sont sous le contrôle informel de la Banque de France.

 

Revenons au Franc CFA. Cette monnaie est née en 1945 par décret du gouvernement français en tant que monnaie des possessions françaises en Afrique occidentale et équatoriale. Le cours du Franc africain a été lié à la monnaie mère selon une parité fixe avec le Franc français (1,70 Franc français = 1 Franc CFA – 26/12/1945). Aujourd’hui, le Franc CFA est le nom de deux monnaies communes à plusieurs pays africains.

 

La première d’entre elles est le Franc de huit pays d’Afrique de l’Ouest qui forment l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) (Bénin ; Burkina Faso ; Côte d’Ivoire ; Guinée-Bissau ; Mali ; Niger ; Sénégal et Togo). Le code pour le Franc ouest africain est XOF. Il est émis par la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’ouest, BCEAO), dont le siège est à Dakar (Sénégal).

 

Le deuxième type de Franc français dessert six pays de la Communauté économique des pays d’Afrique centrale (Cameroun ; République du Congo ; Gabon ; Guinée équatoriale ; République centrafricaine, Tchad). Le code pour le Franc centrafricain est XAF. Il est émis par la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC), dont le siège est à Yaoundé (Cameroun).

 

Les deux types de Francs africains ont une parité fixe avec l’Euro ; actuellement, le taux de change pour 1 Euro est d’environ 656 Francs CFA. La parité fixe des deux variétés du Franc CFA est toujours 1:1. Aujourd’hui, le franc CFA est la monnaie la plus répandue sur le continent africain (selon le nombre de pays utilisateurs). Les deux Instituts d’émission mentionnés – la Banque centrale des États de l’Afrique de l’ouest, et la Banque des États de l’Afrique centrale – collaborent étroitement avec la Banque de France. Pour appeler les choses par leur nom, les deux Instituts d’émission indiqués sont en fait des divisions régionales de la Banque centrale de France. À proprement parler, ce ne sont pas des Banques centrales, mais des Conseils monétaires (currency boards).

 

Dans ce que disent les hommes politiques italiens, à savoir que la France continue d’exploiter ses anciennes colonies africaines, il y a beaucoup d’équité. La France a garanti aux pays africains une conversion du Franc en Euro à un taux fixe ; C’est l’essence même du mécanisme du Conseil monétaire (currency board) et il est attrayant pour les États africains. Toutefois, ces derniers doivent conserver leurs réserves de change en Euros sur un compte spécial du Trésor français (pas moins des 2/3 de toutes les réserves). Dans le même temps, la Banque de France instaure un contrôle strict des politiques des deux Instituts d’émission africains. Les autorités monétaires françaises (le Trésor et la Banque de France) n’informent pas les Instituts d’émission africains, BCEAO et BEAC, de la manière dont ells gèrent les réserves de change des pays africains et des revenus qu’elles en tirent. Les pays africains n’ont pas la possibilité d’utiliser leurs réserves de manière indépendante. Ils ne peuvent recevoir qu’une partie de ces réserves sous forme de prêts (pas plus de 20% du total des réserves).

 

Le journaliste allemand, Ernst Wolff, attire l’attention sur le fait que les troubles actuels en France (le mouvement des gilets jaunes) peuvent se propager aux anciennes colonies, qui continuent d’alimenter le bien-être de l’ancienne métropole :

 

Les manifestations des gilets jaunes en France ne se sont pas calmées, ayant déjà coûté bien des nuits blanches à Macron. Mais le pire scénario pour le développement des événements serait que les manifestations se propagent aux anciennes colonies de son pays. Et bien qu’ils aient officiellement obtenu leur indépendance dans les années 60, ces pays n’ont pu se libérer complètement des chaînes de leurs maîtres coloniaux : ils servent, comme auparavant, l’industrie française et l’élite financière, avec leurs richesses naturelles. Et surtout le pétrole, le gaz naturel et les minéraux. Et leurs travailleurs ultra bon marché.

 

Après le discours de Di Maio sur le colonialisme français, une série de publications révélant les détails du tableau est sortie. Ainsi, sept pays de la zone Franc CFA sont considérés comme les pays les plus pauvres du monde, et les deux tiers de leurs populations sont obligées de vivre avec moins de 2 dollars par jour. On a rappelé également les déclarations précédentes de Di Maio. Par exemple, il a fait valoir que sans l’exploitation des ressources du continent noir, la France serait en mesure de prendre, au mieux, la quinzième place sur la liste des plus grandes économies du monde, et non la sixième, comme aujourd’hui.

 

La France a réagi très douloureusement à ces attaques. Le Ministère français des affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur d’Italie pour une explication. Les commentateurs européens estiment que la déclaration de Di Maio constitue une ligne de conduite délibérée des forces qui ont pris le pouvoir en Italie. Quelqu’un pense que la déclaration de Di Maio est une vengeance de la perte de position de l’Italie en Libye, alors que Berlusconi était au pouvoir à Rome et qu’il améliorait les relations avec Kadhafi, tandis que le Président français Nicolas Sarkozy provoqua la guerre et renversa le dirigeant libyen. En conséquence, l’Italie a perdu sa position en Libye et, à présent, en Afrique, presque toutes les positions de contrôle appartiennent à la France. Rome cherche à éliminer un tel monopole.

 

On peut ici rappeler que le leader de la « Ligue du Nord », Matteo Salvini, et la présidente du « Rassemblement National » en France, Marine Le Pen, ont annoncé la réunion de leurs efforts lors des prochaines élections au Parlement européen en mai. « Matteo Salvini et moi-même ne combattons pas l’Europe, nous luttons contre l’Union européenne en tant que système totalitaire et notre lutte vise à sauver une véritable Europe », a déclaré Le Pen. Tandis que le Président français Emmanuel Macron présente son « Initiative pour l’Europe » et insiste sur le renforcement de l’intégration européenne, les politiciens italiens soutiennent ouvertement sa principale rivale, Marine Le Pen.

 

Les autorités françaises, bien entendu, rendent la pareille aux Italiens. De plus en plus à Paris, des déclarations critiques sont adressées à l’Italie, en tant que maillon faible de l’Union Européenne ; des propositions sont en train de naître pour imposer des sanctions à Rome pour violation de la discipline financière de l’UE (en particulier le déficit excessif du budget de l’État italien pour 2019). Les observateurs ont attiré l’attention sur le fait que, lors du forum de Davos, le président du FMI a qualifié l’Italie de « l’un des principaux risques pour l’économie mondiale ». Et la presse italienne a immédiatement rappelé que la directrice du Fonds, Christine Lagarde, était française.

 

Dans les mois à venir, les conflits concernant l’avenir de « l’Europe Unie » vont s’intensifier. En Italie, on soulèvera et fera mousser le thème du colonialisme français. Bien entendu, l’objectif des Italiens n’est pas d’éliminer ce colonialisme, mais d’affaiblir la position de Macron à la veille des élections au Parlement européen. Et finalement, d’empêcher la mise en œuvre des plans de Macron visant à détruire les restes de souveraineté des États membres de l’UE.

 

Valentin Katasonov

Traduit du russe par Carpophoros pour le Saker Francophone

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