29 décembre 1983 | La Tunisie est embrasée par les « Émeutes du pain »

Coup sur coup, les deux extrémités du Maghreb, la Tunisie d’abord, puis le Maroc, se sont embrasées. C’est une véritable révolte populaire qui a répondu dans les deux pays aux projets des gouvernements d’augmenter les prix de produits alimentaires de première nécessité dans des proportions intolérables pour les pauvres. Dans les deux pays, l’armée et la police ont tiré pour noyer les émeutes dans le sang. Mais dans les deux pays, le pouvoir a été contraint de reculer, au moins momentanément.

Ce n’est pas seulement leurs situations géographiques qui rapprochent la Tunisie et le Maroc. Les deux sont des pays pauvres où même d’ordinaire, même sans la crise, une majorité de très pauvres vivant au seuil de la famine, côtoie une minorité à la richesse insolente. Et les deux, comme tant d’autres pays sous-développés, ont été sévèrement frappés par la crise, les deux sont endettés jusqu’au cou à l’égard des banquiers des pays impérialistes et enfin, dans les deux, c’est en faisant des économies sur le dos des plus pauvres que les régimes en place cherchent à dégager de quoi payer les intérêts de leurs dettes à l’égard du grand capital occidental.

En Tunisie – pas plus d’ailleurs qu’au Maroc – ce n’est pas la première fois que, dans le passé récent, les classes pauvres secouent le pays. Depuis la montée gréviste de 1977-78 qui a culminé dans la grève générale de janvier 1978, le pays n’est pas vraiment sorti d’une crise sociale mobilisant tour à tour la classe ouvrière, le petit peuple des villes, les pauvres des campagnes, entraînant avec eux des jeunes, lycéens ou universitaires.

Crise sociale qui se double d’une crise politique.

Pendant de longues années après l’indépendance obtenue en 1956, la vie politique tunisienne avait connu une stabilité certaine sous la houlette du régime bonapartiste de Bourguiba. Celui-ci, pour avoir réussi à passer pour le « père de l’indépendance », a bénéficié d’un consensus du côté de son peuple ; consensus qu’il avait monnayé auprès des puissances impérialistes et, en particulier, auprès de l’ancienne puissance coloniale française. Pendant de longues années, Bourguiba eut cette qualité précieuse aux yeux des dirigeants du monde occidental de pouvoir mener une politique pro-occidentale, faciliter les liens de subordination au capital occidental, tout en gardant une certaine popularité lui permettant de se passer d’interventions répressives trop fréquentes. Oh, cela n’a jamais été la démocratie, pas même au sens où la connaissent quelques pays pauvres d’Europe, mais le régime de parti unique composait avec un mouvement ouvrier organisé, assez fort, mais tout aussi fortement intégré ; tolérait un certain nombre de droits qui pouvaient passer pour de la liberté par rapport aux dictatures encore plus féroces qui sévissent dans la plupart des pays pauvres.

Sous la houlette de ce bonapartisme et à l’ombre du capital occidental, s’est enrichie une bourgeoisie autochtone, petite dans ses ambitions, mais riche en regard de la pauvreté ambiante et qui constituait pour le régime une base sociale.

Mais voilà qu’aujourd’hui, ce bonapartisme est sénile. Et pas seulement par l’âge de son chef atteint, paraît-il, de la maladie de Parkinson et d’une psychose maniaco-dépressive, et que l’on ne sort plus en public que dans les grandes occasions. Pas seulement non plus du fait de la rivalité des successeurs potentiels. C’est le régime dans son ensemble qui est usé. Même proclamé président à vie, la vieille baderne ne suffit plus pour faire croire qu’il incarne les intérêts de toute la « nation » tunisienne, alors qu’il est visible qu’il y a nation et nation, qu’il y a ceux qui ont profité de l’indépendance dont il se proclame le « père » et les autres, cette majorité d’autres, qui sont aussi pauvres, aussi exploités, aussi opprimés qu’avant.

Depuis un certain temps, et plus particulièrement depuis la grande vague de grèves de 1977-78 qui avait montré qu’il n’y a plus de consensus, en tout cas pas du côté de la classe ouvrière – à supposer qu’il y en ait jamais eu vraiment de son côté – le régime cherche à s’adapter, à faire croire à un changement susceptible de donner de nouvelles illusions aux classes pauvres pour remplacer les vieilles illusions usées. Manifestement sans succès. Il est vrai que la crise et les attaques brutales contre les classes pauvres sont de grandes démolisseuses d’illusions. L’illusion Bourguiba ne marche plus. L’illusion d’une « libéralisation » est en train de faire long feu. Reste cependant l’armée qui, parla force des circonstances, occupe déjà face aux pauvres le devant de la scène sociale. Occupera-t-elle demain, aussi, le devant de la scène politique ?

Les révoltes de 1978 et de 1980

C’est donc de la classe ouvrière qu’est venue la grande secousse qui ébranla le régime bourguibiste. Fin 1977, début 1978, la montée de la colère ouvrière marquée par une série de grèves avait été telle qu’elle avait fini par entraîner la direction de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), syndicat unique, pourtant bien intégré et dont le principal dirigeant, Habib Achour, était un vieux compagnon de Bourguiba. A la réquisition des travailleurs des entreprises publiques par Bourguiba, le 25 janvier, répondit une grève générale le 26, à laquelle participèrent des centaines de milliers de travailleurs tunisiens, grève générale doublée de manifestations et d’émeutes. La répression fut féroce : deux cents morts d’après certains, quatre cents d’après d’autres, des milliers de blessés, des milliers d’arrestations aussi, parmi lesquelles même toute la direction syndicale de l’époque, Habib Achour en tête, condamné alors à dix ans de travaux forcés. Habib Achour allait être gracié en 1981 par Bourguiba et réintégré à son poste. Il pouvait encore servir le régime en trompant les ouvriers, et il l’a fait encore lors des émeutes récentes, mais sur le coup, Bourguiba ne lui avait pas pardonné d’avoir cédé à la pression de la base, et sa condamnation d’alors était un symbole. Au-delà de l’homme, ami voire complice de Bourguiba, elle visait la classe ouvrière qui, elle, venait de montrer qu’elle ne voulait plus être bernée par Bourguiba.

En janvier 1980, un groupe, un commando écrivit la presse, d’une cinquantaine ou d’une centaine d’hommes armés, s’empara de la ville minière de Gafsa, située au centre du pays, et il fallut l’intervention de la police et de l’armée pour vaincre cette insurrection. Le régime prétendit que le commando avait été armé, entraîné et envoyé par la Libye, qui démentit bien entendu. Mais si on n’est jamais parvenu à savoir quel fut exactement le rôle de la Libye dans cette affaire, ce qui est certain c’est que le « commando » était composé de Tunisiens et non de Libyens, qu’il y a d’ailleurs beaucoup de travailleurs émigrés de Tunisie en Libye, en particulier dans la région de Gafsa justement et que, surtout, la population ouvrière de Gafsa accorda une sympathie et un soutien évidents au groupe armé. Le régime avait beau accuser l’étranger, une fois de plus il se battait contre la classe ouvrière tunisienne.

L’insurrection de janvier 1984

Six ans après la grève générale à Tunis, quatre ans après Gafsa, ce fut cette fois toute la Tunisie qui fut prise dans l’incendie. L’émeute a été déclenchée par la hausse du prix du pain (de 80 à 112 %), des pâtes et de la semoule (70 %), qui constituent la nourriture de base d’une énorme partie de la population la plus pauvre. Cette hausse avait été prévue et discutée depuis plus d’un an, elle avait été annoncée depuis des mois. Le 13 octobre 1983 le ministre de l’Économie Abdelaziz Lasram démissionnait de son poste parce qu’il n’était pas d’accord avec l’ampleur de la hausse, craignant probablement les retours de bâton.

Dès le 29 décembre, trois jours avant l’annonce officielle de l’augmentation, les troubles ont commencé. Dans un premier temps l’émeute a touché la moitié sud du pays, dans les campagnes misérables et dans les villes minières et industrielles comme Kasserine, Gafsa, Gabès et Sfax. Puis elle s’est étendue dans le nord où des jeunes ont commencé à manifester en solidarité avec ceux du sud. Elle s’est étendue au Kef, à Monastir et surtout à Tunis.

Ainsi toutes les couches de la population ont été touchées. Dans le sud l’insurrection a pris parfois la forme d’une jacquerie. Dans les villes c’est la population ouvrière qui s’est soulevée. Et dans tout le pays ce sont les jeunes, lycéens, étudiants et surtout chômeurs qui ont été au centre des émeutes.

L’émeute a été ouvertement politique : à Gabès le drapeau tunisien a été brûlé et la statue de Bourguiba a été déboulonnée. A Monastir, sa ville natale, où il se rendait pour préparer les cérémonies du cinquantenaire de son parti, le tout puissant Parti Socialiste Destourien, la voiture de Bourguiba a essuyé des jets de pierres. Mais surtout, l’émeute a pris la forme d’une révolte contre tout ce qui est richesses dans ce pays où la richesse commence avec la possession d’une 2CV. Les voitures ont été brûlées, les magasins pillés, les autobus détruits, tout ce qui appartenait à l’État, y compris des dépôts de machines et des panneaux de signalisation ont été saccagés. La presse et le pouvoir ont bien sûr parlé de vandalisme et montré les images des dégâts à la télévision. En fait, il s’agit d’une lutte des classes pauvres non seulement contre le régime et tout ce qui, de près ou de loin, le symbolise, mais aussi contre les classes riches.

La répression a été féroce. Officiellement les autorités font état de 70 morts. L’hebdomadaire Jeune Afrique en a recensé 143, chiffres approximatifs évidemment. A Kasserine les habitants ont baptisé un de leurs quartiers « Sabra et Chatila »…

Devant l’émeute le pouvoir a été visiblement surpris et désorienté. Bourguiba s’apprêtait aux festivités du cinquantenaire du parti – qui doivent avoir lieu au mois de mars. A Tunis la police s’est avérée au début impuissante et débordée. Il a fallu faire appel à l’armée. Le Premier ministre, Mohammed Mzali, a commencé par accuser des meneurs occultes, des éléments islamiques, des pro-libyens. Aujourd’hui, il semble renoncer à cette version et on parle d’un complot… du ministre de l’Intérieur, Driss Guiga, qui aurait volontairement laissé la police désarmée et aurait fait diffuser par ses services spéciaux des slogans hostiles au Premier ministre. Bourguiba en tout cas vient de limoger son ministre de l’Intérieur.

Mais le régime a beau faire pour tenter d’accréditer, successivement ou ensemble, la thèse de la main de l’étranger, celle des islamistes, ou le complot du ministre de l’Intérieur, pour expliquer les émeutes, il est évident qu’il ne faut pas chercher d’autres explications de la révolte que le régime lui-même et la mesure qu’il a prise concernant les prix des produits de première nécessité.

D’ailleurs, après que l’émeute ait été vaincue, Bourguiba a préféré renoncer à ces augmentations. Le pouvoir a finalement reculé. Pour la première fois depuis l’indépendance, c’est-à-dire depuis 27 ans, le régime de Bourguiba a cédé à la rue. Bien sûr, en agissant ainsi Bourguiba a affecté d’annuler en tant que président de la République une mesure impopulaire prise par son Premier ministre. Et quelques minutes après le discours du chef de l’État une foule en délire est sortie dans la rue, en acclamant Bourguiba. Mais pas seulement, les mêmes jeunes qui s’étaient battus quelques jours auparavant criaient « on a gagné », « le peuple a gagné ». « Fait inquiétant » comme le dit Le Monde et comme le pensent certainement les dirigeants tunisiens. D’autant que le problème de la hausse des prix du pain, des pâtes et de la semoule n’est pas réglé : Bourguiba a annoncé que la mesure était reportée de trois mois, mais qu’une hausse modulée, aurait lieu quand même.

La situation économique

La hausse des prix des produits de première nécessité, (on parle du pain, mais déjà les prix du poulet, de la viande, de l’huile et des transports ont été « lâchés » en partie par l’État) est la réponse des milieux dirigeants tunisiens à la dégradation de la situation économique du pays, subissant en cette période de crise une pression croissante de la part des pays impérialistes.

Selon les experts, ce petit pays de près de sept millions d’habitants n’est plus tout à fait sous-développé, il a commencé à « décoller » économiquement.

Cela signifie sans doute qu’il existe plus misérable ailleurs. Mais en Tunisie, l’agriculture fait travailler encore 47 % de la population active (1 470 000 personnes) et l’industrie seulement 12 %. Le sous-emploi est catastrophique. II n’existe aucune statistique précise sur le chômage. Le chiffre de 300 000 chômeurs est généralement avancé, mais on parle aussi de 500 000. Et si le chômage n’est pas plus important c’est parce qu’une partie du prolétariat tunisien vient se faire exploiter directement en France.

La Tunisie a connu une certaine croissance durant les dernières années. Mais cette croissance ne sert pas à grand-chose pour la population. Elle est basée essentiellement sur les produits d’exportation comme les produits miniers, phosphates et pétrole. Sur le tourisme qui sert presque uniquement à la clientèle étrangère. Et même l’industrie des produits finis concerne pour 84 % des produits d’exportation, essentiellement du textile. II s’est créé en Tunisie, un peu comme en Asie du Sud-est, des industries « d’Outre-Mer », qui se sont installées là à cause de la main d’oeuvre bon marché et des facilités fiscales, mais les patrons, les capitaux, les usines, sont français, italiens, hollandais, etc., seule la main d’oeuvre est tunisienne.

Comme dans d’autres pays du Tiers-monde, pour faciliter cette installation d’entreprises étrangères, l’État qui a pris en charge la mise en place de l’infrastructure nécessaire, a eu recours à l’emprunt à l’étranger. La dette extérieure est considérable et elle s’est gonflée avec la hausse du dollar, elle atteint aujourd’hui 2 474 millions de dollars soit 45 % du PNB. Sans être aussi catastrophique que pour d’autres pays, la situation est tout de même grave. Le service de la dette augmente régulièrement d’une année sur l’autre.

Par ailleurs le déficit de la balance commerciale est très important : les exportations ne couvrent les importations qu’à concurrence de 60 % environ et la balance des paiements est fortement déficitaire. La Tunisie réussit en partie à faire face à cette situation grâce à l’aide des 235 000 Tunisiens émigrés qui travaillent en France, en Libye, etc.

La Tunisie a toujours été un « bon payeur » pour la finance internationale. Elle s’est trouvée à plusieurs reprises félicitée par ses bailleurs de fonds, et a reçu des éloges du FMI et de la Banque Mondiale. Eh oui, mais la contrepartie de ces éloges décernés aux dirigeants tunisiens par les milieux bancaires occidentaux, ce fut le bas niveau de vie de la classe ouvrière tunisienne et la misère des sans travail ou des pauvres des campagnes.

Durant des années les autorités, tout en maintenant les salaires à un niveau bas, ont essayé de maintenir le pouvoir d’achat des salariés. Le SMIG tunisien était à 95 dinars par mois en janvier 1983, soit environ 1 100 francs français. En fait, selon l’Humanité, le salaire moyen tourne autour de 80-100 dinars par mois. Malgré tout, au nom de la « paix sociale » et tout particulièrement ces dernières années, pour des raisons politiques, à la suite des émeutes de 1978 et 1980, les pouvoirs publics ont essayé de revaloriser les salaires à peu près au rythme de l’inflation. C’est encore pour assurer une certaine paix sociale en assurant aux plus pauvres de quoi ne pas mourir de faim, que l’État, comme dans un certain nombre de pays pauvres, subventionnait des produits alimentaires de première nécessité.

Les prix du pain et des produits céréaliers sont maintenus grâce à des subventions d’État à un niveau bas et quasiment inchangé depuis une vingtaine d’années. La baguette de 300 grammes coûte 50 millimes (un dinar- 1 000 millimes) ce qui représente environ 50 centimes français.

Ces bas prix étaient maintenus au moyen d’une caisse générale de compensation qui subventionnait les différentes professions de la boulangerie, de la minoterie, etc. Dans cette affaire le paysan ne touchait rien, et comme la culture céréalière, blé et orge, ne payait plus, elle stagnait depuis des années. De ce fait les importations de céréales augmentaient constamment dépassant un million de tonnes en 1983 et creusant d’autant le déficit commercial.

Le pain et les autres produits céréaliers constituent une part importante dans la nourriture des classes pauvres. Dans le sud, le moins développé, ils représentent jusqu’à 75 % des dépenses alimentaires. Autrement dit, les plus pauvres ne survivaient que grâce aux prix relativement bas du pain. Ce même prix bas conduit dans les classes aisées par contre à du gaspillage. On trouve donc parfois du pain dans les poubelles à Tunis, et des boulangeries revendent le pain rassis aux agriculteurs pour nourrir le bétail. La consommation tunisienne des céréales augmentait très vite (25 % de plus en trois ans) et le déficit de la caisse de compensation augmentait d’autant et on s’attendait à ce qu’il atteigne 74 millions de dinars en 1984. C’est d’ailleurs en invoquant le gaspillage dans les couches moins pauvres ou aisées que le gouvernement a justifié la hausse des prix pour tout le monde, y compris pour les plus pauvres.

L’augmentation brutale, le doublement presque, du prix du pain était donc catastrophique pour les plus pauvres : c’était purement et simplement les condamner à la famine. L’insurrection l’a donc fait renoncer provisoirement à son projet. Mais provisoirement, car il est bien évident que le problème demeure et que d’une façon ou d’une autre le pouvoir va tenter de faire payer les pauvres. Le Premier ministre a déclaré, après même la reculade de Bourguiba : « Certes, il fallait s’attaquer au pain ; moi je l’ai fait. Il faut avoir le courage de dire la vérité au peuple » . Un courage que les dirigeants tunisiens vont essayer d’avoir à nouveau un jour ou l’autre…

Un régime sclérosé

Le régime est à l’image de l’homme de 81 ans qui le dirige : vieilli, usé, dans l’attente de la fin du règne.

La popularité du président et de son parti s’est effilochée au fil des années. Ainsi le Parti Socialiste Destourien, le parti de Bourguiba, possède deux quotidiens, El-Amal, en arabe, qui tire à 22 000 exemplaires, mais n’est vendu qu’à 1 500 et l’Action, en français, qui tire à 17 000 et est vendu seulement à un millier… Le ministre de l’Intérieur Driss Guiga, celui que Bourguiba vient de limoger, déclarait il y a quelques mois : « le courant ne passe plus entre la population et le parti » .

Conscient de cette situation, et ébranlé par les émeutes de Tunis de 1978 et de Gafsa en 1980, le pouvoir a tenté une « ouverture » de la vie politique.

Des partis politiques ont été autorisés. Jusqu’en 1981 seul le PSD était légal. Mais en 1981 le Parti Communiste Tunisien, interdit depuis 1963 a été légalisé, et le 19 novembre 1983 deux autres partis ont été légalisés dont une formation de centregauche, le Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS) dirigé par Ahmed Mestiri, un ancien ministre de la Défense et de l’Intérieur.

Le pouvoir avait même décidé pour 1981 de faire des élections législatives anticipées et de permettre à des partis d’opposition – pas encore légaux à l’époque mais tolérés – d’y participer. Pour la première fois des opposants ont pu s’exprimer à la radio, des meetings ont eu lieu. La population a commencé à s’intéresser aux élections. Et affolé par sa propre audace, le pouvoir a reculé, a exercé des pressions sur les candidats de l’opposition, et a outrageusement falsifié les résultats électoraux : en tout l’opposition n’a récolté que 5,22 % des suffrages et elle n’a eu aucun élu ! Les observateurs estiment – car évidemment il n’y a pas moyen de faire autrement – que l’opposition, et surtout le MDS, aurait du obtenir entre 25 % et peut-être 40 % des suffrages.

La démocratisation à la mode Bourguiba n’est donc pas allée bien loin. Comme le disait un opposant, on a un moment soulevé le couvercle de la marmite, puis on l’a remis en place.

En définitive, même la façade du régime ne parvient pas à être démocratique. La Tunisie reste le régime où l’on arrête les opposants – pas seulement les insurgés – où on les torture. L’an dernier encore, en janvier, les autorités ont arrêté des dizaines d’intellectuels, d’une part des militants islamistes et d’autre part des militants de gauche. Les journaux sont souvent suspendus. Même l’hebdomadaire en français du PSD, Dialogue, a été suspendu durant cinq semaines en avril-mai 1983 à cause d’une grosse colère de Bourguiba à la suite de la façon dont Dialogue avait rendu compte de l’entrevue Bourguiba-Chadli du 18-20 mars.

La Tunisie reste un pays où tout le monde s’est étonné lorsqu’on a appris qu’au Parlement, pour la première fois des députés avaient contesté le projet de loi de finance en décembre 1982…

C’est le pays où le Premier ministre, Mzali, déclarait que la grève, droit reconnu par la constitution, devenait un crime si elle se transformait en instrument de pression sur les dirigeants « en exigeant d’eux l’impossible » 

Et depuis six ans la Tunisie est devenue le pays des émeutes et des répressions sanglantes par la police et par l’armée. Car justement la tentative de « démocratisation », de « multipartisme », « d’ouverture », paraît bien dérisoire. Elle était destinée à faire tenir le pays tranquille. Elle n’a fait tenir tranquille que des partis d’opposition qui de toute façon ne comptaient pas se solidariser avec les émeutiers. En ce sens le bourguibisrne est aujourd’hui un échec : le prestige du vieux leader ne parvient plus à calmer les masses.

Et lorsqu’il sera mort, il n’y aura même plus le prestige de Bourguiba…

Que le successeur soit l’actuel chef du gouvernement Mzali, désigné par Bourguiba, à supposer qu’il survive politiquement aux conséquences de la révolte ouvrière, ou qu’un autre larron occupe la place, il n’aura évidemment pas l’autorité que Bourguiba lui-même n’a plus.

Parmi les candidats à la succession, il y a l’armée qui reste silencieuse, mais qui est intervenue à trois reprises, en 1978, 1980 et 1984 pour sauver le régime. Lors d’une interview, on demandait à Mzali : « N’est-ce pas dangereux de faire aussi souvent appel à l’armée ? ». II répondit « Probablement. Mais on n’avait pas le choix ». « Probablement »,voilà qui en dit long sur la confiance du Premier ministre envers les militaires…

Une classe ouvrière combative, mais un syndicat complice du régime

La classe ouvrière tunisienne a amplement démontré sa combativité. Non seulement par sa participation aux émeutes des six dernières années, mais également par de nombreuses grèves qu’elle a su mener avec détermination.

La principale organisation en son sein est l’UGTT qui avait joué naguère un rôle important dans la lutte contre le pouvoir colonial, mais qui l’avait joué sur le terrain du nationalisme et qui, après l’indépendance, est devenue un des piliers du régime.

Les structures de l’UGTT à la base ont servi bien des fois de canal par lequel s’est exprimé le mécontentement ouvrier. Son sommet était cependant profondément intégré.

Le dernier avatar de cette intégration a été l’accord électoral conclu pour les élections législatives de novembre 1981 entre l’UGTT – dont on venait de sortir le dirigeant de prison – et le PSD – dont le dirigeant avait mis le précédent en prison. Mais après la répression anti-ouvrière de 1978, le pouvoir avait besoin de la caution syndicale pour donner un semblant de légitimité à la comédie électorale et au jeu de la « libéralisation ». La direction de l’UGTT s’était aimablement prêtée à la comédie.

Les deux formations, la syndicale et la politique, se sont présentées ensemble, sous l’étiquette « Front National » et elles ont raflé tous les sièges de députés. L’UGTT pour la première fois est entrée au Parlement où elle a constitué un groupe de parlementaires de 27 députés sur 136.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner que qui a frappé le PSD et le régime a également frappé, dans une moindre mesure sans doute, l’UGTT.

Lors des récentes émeutes de janvier 1984 l’UGTT ne s’est pas adressée aux émeutiers. Elle s’est contentée de réclamer, pour compenser la hausse du prix du pain, « une revalorisation des revenus de l’ensemble des salariés ». Manoeuvre d’autant plus grossière que même si le gouvernement a, en effet, accepté de négocier en catastrophe un accord d’augmentation salariale dans l’espoir de calmer les salariés, c’est justement la fraction de la classe ouvrière qui n’avait pas de salaire car pas de travail, qui était la plus durement touchée par la hausse du prix du pain.

L’UGTT a donc tout fait pour soutenir le régime.

De même le petit Parti Communiste Tunisien a condamné les « actes de violence » du mouvement de protestation ; ce sont là, a-t-il estimé, « des actes extrêmement regrettables, inacceptables » (déclaration du Bureau Politique du PCT).

En aucun cas, ni l’UGTT, ni le PCT ne sont apparus comme des forces politiques cherchant à encadrer les manifestants, cherchant à proposer une perspective aux travailleurs. Ils ont condamné les violences, et n’ont pas même demandé la démission de Mzali dont le gouvernement avait annoncé la hausse des prix et prenait la responsabilité de faire tirer sur les foules.

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que cette honteuse alliance de la gauche et du régime ouvre la voie au mouvement islamique qui a pris, comme dans bien d’autres pays musulmans, un certain développement en Tunisie. Qu’elle ouvre aussi peut-être demain la voie à l’armée puisque, ni le syndicat, ni la gauche, ne cherchent à s’y opposer. Et si les pauvres de Tunisie – tout comme ceux du Maroc – ont incontestablement remporté une victoire contre leurs gouvernants respectifs, le drame, c’est que faute de parti qui les représente, il y a bien des candidats pour tenter de se servir de la combativité ouvrière, et pour des objectifs qui n’ont rien à voir avec les intérêts de la classe ouvrière.

Un immense potentiel explosif

En Tunisie, comme au Maroc, comme en Egypte, comme en Amérique latine, comme dans la quasi totalité des pays sous-développés, les masses populaires sont dans une situation qui les place constamment au bord de la révolte. II est significatif que même un régime comme celui de Bourguiba, qui se voulait tout de même populaire, en soit réduit à utiliser exactement les mêmes procédés que celui, ouvertement dictatorial, d’Hassan II.

Ce rapprochement est tout un symbole : sur le fond, Bourguiba ne s’est jamais distingué de Hassan II, et sur la forme, de moins en moins.

Mais pour que ce potentiel explosif des masses populaires se transforme en potentiel révolutionnaire, il faudrait qu’il se crée un parti révolutionnaire prolétarien offrant non pas la perspective d’un sombre après bourguibisrne civil ou militaire, voire même religieux, mais la perspective d’organiser la classe ouvrière pour engager la lutte au nom et avec toutes les couches pauvres, pour renverser non seulement le régime de Bourguiba, mais tout l’État tunisien, et pour transformer l’ordre social des bourgeois, des profiteurs, des exploiteurs, tunisiens ou impérialistes ; ordre social aux symboles duquel s’en sont pris les émeutiers du sud déshérité ou de Tunis.

 

Lutte de Classe

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