Octobre 1952 | Kenya: Les « Mau-Mau », une opération de guerre psychologique réussie

Lorsqu’on évoque l’insurrection des Mau Mau, les images qui viennent à l’esprit sont celles d’ indigènes africains coupant la gorge de colons et de fermiers blancs pendant leur sommeil, et de Jomo Kenyatta, le célèbre Javelot flamboyant (Burning Spear) qui est ensuite devenu le premier Président du Kenya. Aux USA, toutes les images projetées et publiées furent toutes probritanniques et un public passionné regarda des films sur le sujet tels que Simba qui date de 1955, où les Mau Mau sont représentés comme des hordes de meurtriers ou de traîtres qui assassinent leurs maîtres, leurs amis et les enfants blancs dans leur lit. Le roman à succès Something of Value de Robert Ruark conforte cette version officielle de la sauvagerie des Noirs. En 1957, un film est réalisé d’après ce roman et le Premier ministre, Winston Churchill, déclame le prologue du film. Dans Safari, les guérilleros massacrent les Européens tout au long du film tandis que le chasseur blanc, Victor Mature, tente galamment de combattre et de tuer les sauvages assassins. La révolte était, en réalité, plus une vague de violence de Noirs contre Noirs. La plupart des attaques et des assassinats étaient le fait des Mau Mau envers ceux des Kikuyu qui acceptaient sans broncher la domination britannique et étaient donc considérés comme des collabos. Les meurtres de colons étaient en fait assez rares et semblent s’être produits quand des bandes ou des gangs étaient particulièrement agressifs et voyaient en toute personne, une cible potentielle. La moyenne était de trois meurtres par an, ce qui correspond à peu près au nombre de meurtres en une journée à New York.

Jomo Kenyatta

Les Britanniques ont tenté de faire passer les Mau Mau, au début de leur révolte, pour des communistes. Leur Information Research Department (IRD) ultrasecret a cherché un moyen d’associer les Kikuyus aux communistes, à en croire Paul Lashmar et James Oliver dans Britain’s Secret Propaganda War 1948-1977, Sutton Publishing, UK, 1998 :

Vu le bourbier économique dans lequel se trouvait la Grande-Bretagne à la fin de la seconde guerre mondiale,  ce n’est pas un hasard que les zones de l’empire qui avaient la plus grande valeur économique étaient celles où la détermination de la Grande-Bretagne à y maintenir un contrôle était la plus évidente. Deux de ces zones étaient la Malaya (Malaisie péninsulaire) et le Kenya… Les colons blancs dans leurs fermes au Kenya… déclaraient, à chaque fois que les choses se passaient mal, qu’il y avait un rouge sous le lit… Bien que l’IRD ait tenté de trouver une orientation communiste au mouvement Mau Mau, les preuves furent plutôt maigres.

Le nom « Mau Mau » n’a jamais été utilisé par les Kikuyu eux-mêmes et  le terme n’existait d’ailleurs pas dans leur langue. En général, ils s’appelaient eux-mêmes « l’Armée de de la liberté de la terre» ou « l’Association des combattants pour la liberté ». Le terme de Mau Mau a pu être inventé dans le cadre d’une campagne d’opérations psychologiques par les Britanniques comme l’ont été les termes de « Hun » (équivalent britannique de « Fritz » ou de « Boche ») ou de « Wog » (équivalent britannnique de « bougnoule »), dans une tentative de diaboliser le peuple kikuyu, de le rendre moins humain et ainsi plus facile à haïr et à tuer. Ce qui a plutôt bien fonctionné. Le mot est toujours utilisé aujourd’hui et signifie assassins et sauvages, bien qu’il n’ait toujours aucune signification dans la langue des Kikuyu. Plus intéressant encore est que le mot est petit à petit passé dans le langage commun. Il apparaît plusieurs fois dans la littérature, comme dans la phrase : « N’essaierais-tu pas de me mau-mauïser ? », autrement de me mener en bateau. Tom Wolfe a écrit un livre intitulé « Radical Chic & Mau-Mauing the Flak Catchers ». Le terme a également été utilisé au sens d’ intimidation.  Joseph Perkins l’a utilisé de cette manière : « Ces dernières années, les dirigeants des droits civiques ont mau-mauïsé le gouvernement ou le secteur patronal de la communauté blanche. »

Les Britanniques utilisaient une forme de guerre psychologique dans leur façon d’écrire et de parler des insurgés. Caroline Elkins a étudié cet aspect dans Imperial Reckoning, Henry Holt and Company, NY, 2005. Elle écrit :

Comme la plupart des guerres, celle des Mau Mau tenait autant de la propagande que de la réalité… Le langage utilisé pour décrire  les Mau Mau était tout aussi puissant que les photographies distribuées par le Bureau colonial (Colonial  Office)… Les forces du colonialisme britannique  « blanches » et « éclairées » se distinguent totalement des Mau Mau « sombres », « malfaisants », « puants », « cachottiers »et « dépravés ». Ces descriptions ont dégénéré dans La presse kenyane et britannique débordait de telles descriptions, où les récits à sensation juxtaposaient l’héroïsme blanc au terrorisme et à la férocité africains ou Mau Mau.

D’autres formes de guerre psychologique comprenaient la distribution par les Britanniques de postes de radio aux villages afin qu’ils puissent écouter les émissions de propagande progouvernementale. Ils publièrent également un certain nombre de journaux de propagande comme The True News(Les vraies nouvelles) qui dénonçait les Mau Mau comme espions, malfrats, voyous, gangsters, voleurs, assassins, barbares et bandits.

Bien sûr, la réelle histoire de l’insurrection n’est pas aussi « blanche et noire ». Les Britanniques ont dirigé le Kenya pendant des années et bien qu’ils soient généralement considérés parmi les colonialistes les plus éclairés, le peuple de la nations occupée n’en désirait et méritait pas moins son indépendance. Comme dans presque tous les cas similaires, le peuple et ses mouvements politiques se divisent en de nombreux groupes différents, certains souhaitant une conciliation pacifique, d’autres croyant que le sang et la terreur sont la seule voie vers la liberté. Les Mau Mau étaient une branche dissidente du principal parti politique du Kenya, le Kenyan African Union (KAU). Ce mouvement fait penser à l’Irgoun, la branche terroriste née d’une scission de la Haganah (l’organisation armée clandestine juive) durant la révolte israélienne contre le gouvernement britannique en Palestine.
Le président du parti politique, Jomo Kenyatta, a été emprisonné par les Britanniques en 1953. Il avait été arrêté avec d’autres dirigeants kikuyu le 20 et 21 octobre 1952, lors de l’Opération Jock Scott. Ce qui a eu à peu près le même résultat que l’emprisonnement de Gandhi en Inde. En fait, Kenyatta, qui faisait campagne pour l’indépendance par des moyens non-violents, était le seul homme qui pouvait être capable d’arrêter la violence. Il avait l’habitude d’apparaître en public avec une peau en léopard et un javelot, ce qui n’a pas amélioré son image en Occident. Kenyatta fut arrêté et condamné à sept ans de travaux forcés pour avoir « dirigé le mouvement mau mau », pour incitation à la violence et subversion. Trois mois avant son arrestation, il avait déclaré dans un discours public :

Le KAU n’est pas une union combattante qui utilise les poings et les armes. Si quelqu’un ici pense que la force est une bonne chose, je m’y oppose. Souvenez-vous de ce que disaient les anciens : celui qui est frappé avec une massue revient mais celui qui est frappé par la justice ne revient jamais. Je ne veux pas que les gens nous accusent à tort de voler et d’être des Mau Mau. Je vous demande d’unir vos mains pour la liberté et la liberté signifie abolir la criminalité. La bière nous fait du mal et ceux qui la boivent nous font du mal et ce sont peut-être ceux qu’on appelle les Mau-Mau. Quels que soient nos griefs, exposons-les ici en plein air. Le criminel ne veut pas la liberté ni la terre. Il veut juste remplir ses  poches. Alors réclamons nos droits dignement. Le gouvernement britannique a débattu du problème de la terre au Kenya et nous espérons avoir très vite une Commission Royale dans ce pays pour examiner le problème de la terre. Quand cette Commission Royale viendra, montrons-lui que nous sommes un peuple bon et pacifique et non pas des délinquants et des voleurs.

Les Britanniques contrôlaient le Kenya depuis 1890. Il y avait plus de 30 000 colons britanniques dans le pays en 1930. Et en 1945, 3 000 colons européens possédaient 43 000 kmdes terres les plus fertiles, dont ils ne cultivaient que 6 %. Cette petite minorité régnait sur un million de membres de la tribu kikuyu. La population africaine – 5,25 millions de personnes – occupait sans droit de propriété, moins de 135 000 km2 des terres les plus pauvres. Beaucoup de fermiers britanniques s’enrichirent par la culture et l’exportation du café africain. Afin de protéger leur exclusivité, ils interdirent aux indigènes de cultiver le café et introduisirent une taxe sur les huttes. Ils rendirent également très difficiles l’achat et la détention d’une parcelle à ceux qui ne possédaient pas de terre. De ce fait, beaucoup de Kikuyu durent fuir les zones rurales et affluèrent vers les villes. Ce qui entraîne toujours des troubles et un activisme politique.

On devenait un Mau Mau par le serment du sang. Le pouvoir du serment des Mau Mau est difficile à comprendre dans notre culture occidentale. Nous avons déjà entendu parler du serment prêté par l’armée allemande à Hitler, mais celui-ci reposait sur le concept de l’honneur. Pour les Kikuyu, le serment n’était pas un point d’honneur : c’était magique et ce serment avait le pouvoir de tuer. Lorsque deux Kikuyu se disputaient, ils étaient amenés devant un sorcier guérisseur qui leur faisait prêter serment de dire la vérité. Il était entendu que si vous mentiez en prononçant le serment, vous mourriez. Ainsi, les Britanniques comprirent qu’une fois que le terroriste prêtait le serment Mau Mau, il ne quitterait plus jamais le groupe de plein gré. C’est pourquoi ils durent utiliser le même genre de « magie noire » pour inventer un contre-serment qui libérerait l’individu de son appartenance au groupe.
Il y avait également beaucoup de pression de la part des pairs pour la prestation de serment. Les dirigeants Mau Mau comprirent le pouvoir des relations personnelles et de la camaraderie tribale et l’utilisèrent pour forcer les hommes à rejoindre la société secrète. L.S.B. Leakey écrit dans Les Mau Mau et les Kikuyu (Mau Mau and the Kikuyu), The John Day Company, NY, 1952 :

Les disciples Mau Mau n’étaient pas autorisés à inviter des non membres à boire une bière, ou à participer à leurs danses ; ils n’avaient pas le droit non plus de les aider à construire des huttes ou d’effectuer n’importe quelles autres taches, habituellement proposées dans le cadre de l’aide communautaire. Ainsi, beaucoup de ceux qui étaient réticents, au début, pour adhérer au mouvement Mau Mau, furent, au cours du temps, plus facilement persuadés de le faire…

Bien qu’il existe peu d’écrits sur la réalité du serment, nous savons que la cérémonie commençait avec les nouveaux membres faisant vœu d’honorer l’ancienne religion de leurs ancêtres tribaux.  part cette étape, il est impossible de savoir quelle est la réalité du serment et quelle est la part de la propagande britannique. Le secrétaire colonial, Oliver Lyttelton, a écrit :

Le serment Mau Mau est l’incantation la plus bestiale, répugnante et écœurante que des esprits pervertis aient pu inventer. Je n’ai jamais senti les forces du mal aussi proches et aussi fortes que chez les Mau Mau. Lorsque j’écrivais des mémorandums ou des instructions, je voyais tout à coup une ombre tomber la page, qui n’était autre que l’ombre cornue du Diable en personne.

Le Major Frank Kitson (devenu plus tard général)

Dans Gangs et Contre-gangs, Barrie et Rockliff, Londres, 1960, le Commandant Frank Kitson mentionne une attaque Mau Mau où les parties du corps d’un vieil Africain furent emportées pour être utilisées plus tard dans la cérémonie de prestation du serment :

Les membres du  gang, excités à la pensée du sang, brandissaient leurs  simis (une épée kikuyu) et tiraient des coups de feu. Un vieil homme, plus lent que les autres, fut attrapé et immobilisé. Il tomba aux pieds de ses attaquants, couvrant son visage avec ses bras pour se protéger des épées tranchantes, mais une souris dans un hachoir mécanique aurait  eu plus de chance de survivre. Un terroriste lui coupa un pied et un autre lui trancha les testicules pour les utiliser plus tard lors d’une cérémonie de serment. Un troisième lui arracha les yeux avec une agrafe et les mit dans sa poche, dans le même but. Une fois qu’ils eurent fini, presque tout le gang se mit à couper et poignarder le corps tressautant. Puis ils léchèrent le sang de leurs simis et partirent dans la nuit, non sans avoir auparavant mis le feu à toutes les huttes sur leur passage.

D’autres ont écrit qu’il y avait au moins sept étapes pour la prestation de serment, qui pouvait durer plusieurs jours ou plusieurs semaines et qui pouvaient comprendre : boire du sang, manger des parties de chair humaine, cohabiter avec des animaux, et ingérer des morceaux de cerveaux de corps exhumés. Une fois le septième stade de la prestation de serment atteint, les membres devaient répéter le cycle et renforcer leurs vœux en recommençant chaque étape.

L’utilisation du sexe et de la perversion pendant la prestation de serment est vraisemblable. Certains experts pensent que c’était une forme de guerre psychologique utilisée par les dirigeants pour s’assurer que les soldats ne tomberaient pas sous le contrôle des anciens et des chefs du village. La perversion sexuelle est taboue dans tous les contextes, pour  la tribu kikuyu. Les membres des Mau Mau forcés d’accomplir de telles activités sexuelles, se sentaient alors coupables et pleins de haines envers eux-mêmes et avaient ainsi honte de revenir dans leur village. Ainsi, cet acte liait, pour toujours, les combattants à l’insurrection.

D’autres sources font apparaître le serment comme quelque chose de plus conservateur. Une de ces sources donne un exemple de ce qu’est, selon elle, le serment prononcé par les Mau Mau :

Je jure que je combattrai pour le sol africain que l’homme blanc nous a volé. Je jure que j’essaierai toujours de rouler un homme blanc ainsi que tous les impérialistes, de l’entraîner à me suivre pour l’étrangler, lui prendre ses armes, et toutes les choses de valeur qu’il pourrait avoir avec lui. Je jure que je ferai mon possible pour servir la cause des Mau Mau. Je jure que je tuerai si nécessaire, toute personne qui s’opposera à cette organisation.

Une autre source écrit que le serment était le suivant :

Je dis la vérité et je jure devant Dieu

et devant ce mouvement,

Le Mouvement de l’Unité,

L’Unité qui est mise à l’épreuve,

L’Unité qui est raillée sous le nom de « Mau Mau »,

que j’avancerai pour combattre pour la terre,

les terres de Kirinyaga que nous cultivions,

les terres que les Européens nous ont prises.

Et si j’échoue dans ma tâche,

que ce serment me tue…

Les membres prêtaient un premier serment quand ils s’engageaient et un autre quand ils allaient dans la forêt et quittaient leurs villages et leurs foyers. Le second serment était apparemment le suivant :

Je dis la vérité et je jure devant Dieu : 
Si je suis appelé pour aller combattre l’ennemi,

Ou pour tuer l’ennemi, je dois y aller,

Même si l’ennemi est mon père ou ma mère,

Mon frère ou ma sœur,

Et si je refuse,

que ce serment me tue…

Au bout de quelques temps, chacun était forcé de prêter à nouveau serment. Bientôt, les serments ont commencé à perdre de leur pouvoir à cause de leur répétition constante. C’était même pire pour les guérilléros qui, chaque fois qu’ils prêtaient serment, devaient payer trente ou quarante shillings pour le privilège d’adhérer à une société dont ils étaient déjà membres. Il était devenu clair pour beaucoup de combattants désenchantés que ce serment magique n’était en fait qu’un moyen pour les dirigeants de récolter des fonds. Et pire pour les dirigeants Mau Mau, car comme les membres qui quittaient l’organisation, ne souffraient d’aucune mort douloureuse et atroce, il était devenu clair que le serment n’avait aucun pouvoir magique et que ce n’était qu’un mythe.

Il y avait également un serment pour les dirigeants. Il est mentionné par Donald Barnett dans Mau Mau from within (Les Mau Mau vus de l’intérieur), Monthly Review Press, NY, 1966 :

Je jure devant Dieu et toutes les personnes présentes ici que :
           1. Je ne révélerai jamais les secrets des dirigeants à un guerrier ni à aucune personne n’appartenant pas au cercle des dirigeants.
           2. Je ne m’enfuirai jamais ni ne me rendrai en abandonnant mes guerriers.

  1. Je n’abandonnerai jamais mon peuple et j’irai où mon peuple m’enverra et je ferai ce qu’il me demandera de faire au nom de mon pays.

           4.Je ne mépriserai jamais aucun dirigeant en présence des guerriers.

  1. Je ne causerai  ni ne planifierai jamais, de quelque façon  que ce soit, de blesser ou tuer un autre dirigeant.

Il est également intéressant de noter que quand les Britanniques capturaient un Mau Mau, comprenant la gravité du serment, ils forçaient le prisonnier à prêter un contre-serment, prestation souvent menée par « les docteurs sorciers de sa Majesté » et ratifié par le gouvernement, qui permettait à l’individu d’être « purifié » de son premier serment du sang, de façon justifiée et en toute légalité religieuse. Une autre forme de purification du serment était effectuée par des ministres du culte chrétien. Le terroriste tenait une bible dans la main et jurait hostilité éternelle au mouvement  Mau Mau et loyauté au gouvernement kényan.

Le Kenya ne mesure qu’environ 970 km de long et 320 km de large, mais seule une petite zone, d’environ 160 km sur 110 km, était affectée par la rébellion. C’était le pays occupé par la tribu kikuyu et les terres européennes avoisinantes. La tribu kikuyu est la tribu la plus importante du Kenya. Avec les Embu et les Meru, ces tribus représentaient un million trois quarts de prsonnes en 1953.

La rébellion s’est déroulée d’octobre 1952 à décembre 1959 et son déclenchement daterait du meurtre du chef Warihiu, Kikuyu loyaliste probritannique, qui fut tué à la lance, en plein jour, sur une route principale, dans la périphérie de Nairobi. Il s’était prononcé contre les actes terroristes de plus en plus nombreux des Mau Mau contre la domination coloniale. L’insurrection pourrait être qualifiée d’échec car les Kikuyu n’ont pas remporté de victoire militaire contre les Britanniques. Cependant, tout comme cela devait arriver en Rhodésie, le conflit créa un désaccord entre le gouvernement britannique et les colons britanniques plus militants au Kenya. De fait, le Royaume-Uni accordera au Kenya son indépendance en 1963. Les Mau Mau avaient peu d’autres armes que les armes à feu dont ils s’emparaient lors d’attaques de commissariats de police. En général, leurs armes étaient traditionnelles : massues, couteaux, lances et flèches. Comme le Viêt Công des années plus tard, ils essayèrent de fabriquer des fusils avec de vieux tuyaux, des boulons, du bois, des clous et des bandes élastiques. Ils ne pouvaient pas combattre les Britanniques mieux armés, sur des champs de bataille ouverts, ils se livraient donc à une guerre de guérilla et à des actes terroristes. Ils lançaient des attaques sur les fermes des colons, les bureaux de poste, les commissariats de police, et sur les autres Kikuyu considérés comme loyaux au régime. Les Britanniques répliquèrent par des pendaisons publiques qui avaient été ballies en Grande-Bretagne depuis un siècle. Une potence mobile était transportée à travers pays pour administrer la justice aux suspects Mau Mau. Les insurgés morts, en particulier les commandants, étaient exhibés aux carrefours, sur les places de marchés et dans les centres administratifs.

David Anderson mentionne les assassinats dans Histories of the Hanged (Histoires des Pendus), W.W. Norton and Company, N.Y., 2005 :

Les juges condamnant à la pendaison au Kenya étaient très occupés. Entre avril 1953 et décembre 1956, les Cours d’Assises Spéciales de l’tat d’Urgence condamnèrent à mort un total de 2609 Kikuyu pour des crimes et délits Mau Mau jugés dans 1211 procès. Environ 40 % des accusés furent acquittés, mais 1574 furent condamnés à la pendaison pendant cette période… Au total, environ 3 000 Kikuyus passèrent en jugement entre 1952 et 1958 et reçurent des peines capitales pour leur relation avec le mouvement Mau Mau… En tout, 1090 Kikuyus allèrent à la potence.

Le nombre réel des civils blancs tués pendant l’insurrection fut de 32, tandis que le nombre de civils africains tués par les Mau Mau fut officiellement établi à 1819. Et parmi les insurgés, on pense que 11 000 furent tués et plus de 1 000 furent pendus comme criminels.

L’organisme suprême Mau Mau était le Comité Central. Le Bureau de la Guerre et le Quartier Général de l’Armée de la liberté de la terre étaient rattachés au Comité central. Celui-ci avait autorité sur tous les terroristes de la colonie et son président était connu officiellement sous le nom de Commandant en chef au Kenya. Il y avait d’autres comités représentant chaque région dans les réserves indigènes, dépendant du Comité Central. Le travail principal des comités était de rassembler des armes, des munitions, de l’argent et des recrues.

Le Général Erskine (Sir Erskine, SVP)

Durant le soulèvement, le Kenya fut déclaré en état d’urgence et le gouverneur demanda et obtint des troupes britanniques et africaines. En novembre 1952, les Britanniques fermèrent 34 écoles kikuyu. En mai 1953, le Général Sir George Erskine fut nommé Commandant en Chef des forces armées de lacolonie.

Selon Anthony Clayton, dans Counter-Insurgency in Kenya 1952-60  (Contre-insurrection au Kenya, 1952-60), Sunflower University Press, Kansas, 1976 :

Erskine était un ami personnel du Premier ministre depuis de nombreuses années et fut briefé  sur sa mission, avant son départ, personnellement par Churchill,… Erskine a été étonnamment oublié par ceux qui étudient l’histoire militaire et les  tactiques de la contre -nsurrection. En tant que commandant d’une grande efficacité et de haute morale, il mérite d’être étudié de plus près.

Erskine semble ne s’être pas préoccupé des colons européens kenyans, dont certains mettaient à profit l’état d’urgence pour régler leurs comptes, voler des terres africaines et assassiner des suspects de terrorisme, sans autre forme de procès. Clayton ajoute :

Erskine avait une très mauvaise opinion des colons du Kenya. « Le Kenya est la Mecque de la classe moyenne… un endroit ensoleillé pour les gens véreux… Je les hais tous viscéralement… Je les déteste tous sans exception. »

Une garde « autochtone » (Home Guard) fut rattachée aux forces de sécurité, et autorisée à mener des actions contre des membres potentiels du mouvement Mau Mau. Ce qui, bien entendu, entraîna des abus et environ 4 686 personnes soupçonnées de faire partie du mouvement  Mau Mau furent tuées par cette seule garde. Le gouvernement encouragea les colons blancs à prendre les armes contre les insurgés. Les colons constituèrent leurs propres groupes d’autodéfense pour protéger leurs fermes des rebelles. Ils engageaient souvent d’autres Africains pour exécuter les assassinats à leur place et tiraient impunément sur les suspects de terrorisme.  Les membres de la Home Guard prenaient tout ce qu’ils voulaient aux familles qui soutenaient les Mau Mau. D’autres menaçaient de dénoncer les Kikuyu loyaux s’ils ne recevaient pas de bakchichs. Vos, intimidations, tortures, castrations et viol étaient monnaie courante.

Waruhiu Itote, alias « Général China », sur le banc des accusés à Nyeri.

La première capture d’un dirigeant célèbre eut lieu en janvier 1954 quand les Britanniques capturèrent Wahuhiu Itote, également connu sous le nom de « Général China ». Dès mars 1954, les Britanniques avaient capturé le Général Katanga et le Général Tanganyika. Le 24 avril 1954, les Britanniques lancèrent l’opération Anvil (Enclume). La capitale kenyane de Nairobi fut placée sous contrôle militaire, 100 000 occupants africains capturés, 70 000 Kikuyu contrôlés et 30 000 personnes soupçonnées d’être des Mau Mau ou des sympathisants, furent enfermés dans des camps de détention et des « villages protégés ». Parmi les personnes arrêtées, il y avait 5 000 soldats des roupes indigènes payées par les Britanniques et 1 000 policiers kikuyu. Il est intéressant de noter que les Italiens ont essayé de faire la même chose en Libye et les Usaméricains au Vietnam [ils appelaient ça la « guerre spéciale », NdR]. Cette tentative de couper les ravitaillements et les bases économiques aux rebelles ne fonctionne que rarement, mais les Britanniques eurent certains succès avec cette tactique en Malaisie en 1950.

Il semble que les Britanniques aient parachuté des tracts sur Nairobi durant cette période. Selon un rapports publié, le ciel de Nairobi se remplit d’avions britanniques le 24 avril 1954, lâchant des tracts conseillant aux habitants de rester chez eux. Waititu Mwangi, alors âgé de 19 ans, ramassa un de ces tracts. On pouvait y lire que tous les membres des tribus Kikuyu, Embu et Meru devaient immédiatement sortir de leurs maisons avec les mains en l’air et se rendre aux soldats, dans les rues.

A la fin de l’année 1954, on dit qu’un tiers des hommes kikuyu se trouvaient en prison. Ces détenus n’avaient été reconnu coupables d’aucun crime et étaient détenus sans jugement. En octobre 1955, 70 000 hommes de la tribu kikuyu soupçonnés d’appartenir au Mau Mau avaient été emprisonnés et plus de 13 000 personnes au total avaient été tuées par les troupes britanniques et les soldats Mau Mau depuis le début de l’insurrection. En octobre 1956, les Britanniques capturèrent le Maréchal Dedan Kimathi, ce qui, en fait, signifia la fin de l’insurrection.

Les Britanniques employèrent d’intéressantes tactiques de renseignement et de guerre psychologique pour combattre les insurgés. Le conseiller en contre-insurrection du Pentagone, John Arquilla a parlé d’une de ces techniques britanniques les plus réussies :

Comme  les opérations militaires conventionnelles et les bombardements ne parvenaient pas à vaincre l’insurrection Mau Mau au Kenya dans les années 1950, les Britanniques constituèrent des équipes d’hommes qui leur étaient favorables, issus de la tribu kikuyu, qui se faisaient passer pour des terroristes. Ces « pseudo gangs » comme on les appela, poussaient les Mau Mau sur la défensive, soit en se liant d’amitié avec eux puis en tendant une embuscade aux bandes de combattants ou en guidant les bombardiers vers les camps terroristes.

Ce qui n’est pas mentionné, soit par mégarde soit de manière intentionnelle, est que ces gangs étaient souvent composés d’anciens terroristes qui avaient fait défection ou qui s’étaient rendus aux Britanniques et qui avaient été « réhabilités ». Comme les Hoi Chanh et les Scouts  de Kit Carson au Vietnam, ces ex-terroristes avec leurs tresses (dreadlocks) connaissaient toutes les combines et pouvaient facilement passer pour des Mau Mau, ce qui leur permettait de recueillir de nombreuses informations fort utiles et de tendre des embuscades.

Le Major Frank Kitson eut l’idée d’utiliser les déserteurs Mau Mau pour infiltrer les gangs dans la forêt. Il parle d’un ancien terroriste dénommé James qui rejoignit les patrouilles gouvernementales :

La plupart du temps, James montrait aux officiers de renseignement sur le terrain (FIA) les endroits où ils pouvaient tendre des embuscades aux gangs et attraper des partisans. Parfois, il était relâché afin de retourner vers les groupes de terroristes qui ne savaient pas qu’il était un prisonnier. Il avait pu ainsi donner des informations précises aux FIA concernant le lieu exact où ils se trouvaient. Un jour, il prit le commandement d’un petit groupe de Mau Mau qu’il avait trouvé et les  mena dans une embuscade.

Les deux membres d’un « pseudo-gang » à gauche sont des ex-Mau Mau, l’homme tout à droite est un soldat britannique blanc déguisé en Africain.

Michael Dewar nous en dit plus sur Kitson dans The Art of Deception in Warfare ( L’art de la supercherie dans la guerre), David and Charles, UK, 1989 :

Kitson avait eu l’idée en interrogeant un terroriste capturé qui montrait un empressement étonnant à devenir indicateur contre ses anciens camarades. Frank Kitson était arrivé au Kenya en août 1953. En mars de l’année suivante, il entendit qu’un officier du renseignement britannique nommé Hales avait eu une expérience étonnante. Il était dans la brousse avec plusieurs assistants africains quand le groupe se trouva tout à coup encerclé par plusieurs centaines d’insurgés Mau Mau. Hales, réalisant qu’il allait certainement être découvert, s’éloigna de quelques mètres et s’accroupit derrière des broussailles. Les Africains avec Hales feignirent d’être des partisans Mau Mau et tous – à leur grand étonnement – s’en sortirent grâce à ce subterfuge. Kitson comprit rapidement l’importance de cet événement. Comme ils ne s’attendaient pas à voir un homme blanc, les insurgés n’avaient même pas remarqué Hales. Kitson décida de profiter de l’ingénuité des insurgés en entraînant les Africains, et en particulier les ex-Mau Mau, à se faire passer pour des membres des gangs  afin de recueillir des informations de façon régulière.

Kitson et les pseudo-gangs sont à nouveau mentionnés dans la monographie qui date de 2005, de Lawrence E. Cline Pseudo Operations and Counterinsurgency : Lessons from Other Countries(Pseudo-opérations et contre-insurrection : leçons d’autres pays) :

La plupart des officiers et sous- officiers avaient peu ou pas de formation ou d’expérience formelles  dans le domaine des renseignements. Frank Kitson, qui était un personnage clé dans le développement du concept de pseudo-guérillas au Kenya, remarqua l’attitude de ses supérieurs quand il fut nommé Officier des Renseignement Militaires de la Région : « Si nous ne sommes d’aucune utilité, au moins ne soyons pas une nuisance. »

Le concept original de Kitson était simplement de développer des camps dans lesquels les Britanniques « pourraient garder une poignée d’Africains qui aideraient lors de ses interrogatoires et sillonneraient la campagne, s’infiltrant … et rendant visite aux indicateurs. » Assez rapidement, cependant, il découvrit que les Mau Mau capturés souhaitaient travailler de façon active contre leurs anciens camarades. Les anciens Mau Mau servaient  à former les troupes africaines britanniques et à se déployer avec ces troupes sur le terrain contre les insurgés.

Cline mentionne également que les membres de l’unité pouvaient être utilisés à des fins de renseignements et d’identification. Il écrit :

Une fois qu’ils étaient tous bien cachés derrière leurs masques, ils étaient rassemblés et s’asseyaient sur une rangée de chaises, avec un de nos hommes se tenant derrière chacun d’eux. Les hommes portant des cagoules n’étaient pas autorisés à parler entre eux. Quand tous étaient prêts, les suspects marchaient devant les hommes masqués. Si ces derniers reconnaissaient un suspect, ils donnaient de brefs détails aux agents des renseignements sur le terrain (FIA) qui se tenaient derrière eux. Si un suspect était reconnu par trois ou quatre hommes masqués et si les détails donnés aux FIA correspondaient, alors ils étaient sûrs d’avoir pioché la bonne personne. De cette façon, nous avons recueilli de nombreuses informations sur les gens, et nous avons aussi attrapé beaucoup des principaux partisans Mau Mau. Assez souvent, nous attrapions même, dans nos filets, des gangsters en activité.

Cline conclut :

L’argent a beaucoup d’importance. Dans la plupart des cas de pseudo-opérations réussies, l’argent sous n’importe quelle forme a été un élément clé de la campagne. Des récompenses en argent, tant pour que des civils deviennent des insurgés que pour que des insurgés se rendent, ont fourni la base pour que des gouvernements de chaque côté puissent prendre le contrôle des guérillas. Ceci est évidemment la première étape pour pouvoir les « retrouner ».Des récompenses pour retourner les guérilléros, « morts ou vifs », ont été utilisées en Malaisie, aux Philippines, au Kenya et en Rhodésie. Dans plusieurs cas, une récompense en argent était largement suffisante pour que les dirigeants de la guérilla donnent leurs propres troupes. Dans certains cas, de l’argent et une réinstallation étaient offerts aux guérilléros qui se rendaient.

Bien qu’ils fussent, petit à petit, en train de gagner la guerre contre les insurgés, les Britanniques souffraient d’une mauvaise réputation dans le monde entier. Le 3 mars 1959, 85 prisonniers furent conduits jusqu’à leur lieu de travail forcé et refusèrent de travailler. Le prisonnier John Maina Kahihu décrivit ce qui se passa :

Nous refusions de faire ce travail. Nous nous battions pour notre liberté. Nous n’étions pas des esclaves. Il y avait deux cent gardiens. 170 se tenaient autour de nous avec des mitraillettes.
30 gardiens étaient à l’intérieur des tranchées avec nous. Le responsable des hommes blancs donna un coup de sifflet et les gardiens commencèrent à nous battre. Ils nous battirent de 8 h jusqu’à 11h30. Ils nous battaient comme des chiens. J’étais recouvert d’autres corps. Seuls mes bras et mes jambes étaient exposés. J’ai eu beaucoup de chance de survivre. Mais les autres ont continué à être battus. Il n’y avait aucune échappatoire pour eux.

Les Britanniques battirent 11 hommes à mort et 60 autres furent gravement blessés. Les agents de la prison essayèrent de couvrir l’événement en prétendant que les hommes étaient morts pour avoir bu de l’eau contaminée, mais l’histoire parvint jusqu’à Londres. Il y eut un tollé politique. Maintenant c’était les Britanniques et non plus les terroristes qui étaient perçus comme des voyous brutaux. Quelques semaines plus tard, Londres fermait les camps kényans et libérait les détenus.

Comme cela arrive souvent, à la fin de la rébellion, les terroristes irréductibles obtinrent peu d’avantages de l’indépendance. Comme les Viêt Công après l’indépendance du Vietnam, le nouveau gouvernement avait peu d’usage des terroristes et des criminels, même si ceux-ci se voyaient plus comme des combattants de la liberté et des patriotes. Dans le nouveau Kenya indépendant, ils étaient exclus des postes élevées et politiques. Ces postes étaient donnés aux Africains éduqués à l’anglaise, de bonne famille et aisés. Le Kenya remplaça simplement l’élite blanche par une élite noire.

Le 10 novembre 1959, l’état d’urgence fut levé au Kenya. Jomo Kenyatta, alors âgé de 71 ans, fût libéré de ses arrêts domiciliaires en juillet 1961. Il fut élu Premier Ministre en mai 1963. Le Kenya devint un état africain indépendant le 12 décembre 1963. Quatre jours plus tard, une amnistie générale fut annoncée pour tous les militants Mau Mau. Le 12 décembre 1964, le Kenya devint une république et Jomo Kenyatta en fut le premier président.

En 1999, les vétérans de la rébellion Mau Mau demandèrent au gouvernement britannique des milliards de shillings kenyans en compensation pour les crimes de guerre commis contre eux. Ils demandèrent que le gouvernement britannique reconnaisse sa responsabilité pour les pertes de vies, de propriétés et la souffrance infligée à des centaines de milliers de Kényans pendant la guerre.

Tracts d’opérations psychologiques
En, dans le numéro de septembre 1959 de Falling Leafla revue de la  PsyWar Society, Peter H. Robbs mentionna pour la première fois les tracts de propagande britannique. Il écrivait :

Durant les troubles Mau Mau, divers tracts furent diffusés : le plus important étant le
« sauf-conduit » de couleur jaune, qui date de janvier 1955, incluant la grâce très controversée pour les crimes perpétrés. Alors que certains succès furent obtenus, environ 300 personnes se rendirent jusqu’en avril 1955, les médias rapportèrent que les chefs Mau Mau firent une purge et tuèrent tous les partisans en possession de ces tracts, ainsi, dans certains cas, ces papiers devinrent des ordre d’exécution plutôt que des assurances-vie. Des tas de membres des gangs furent trouvés dans les forêts du Kenya, abattus ou tailladés à mort. Dans une tentative délibérée d’éviter ces exécutions, des tracts édités plus tard précisaient qu’il fallait arborer une branche verte, et non plus ces tracts, pour signaler qu’on se rendait.

En 2006, quelques tracts de propagande britannique à l’intention des Mau Mau refirent surface. Ils appartenaient à la collection du spécialiste de la propagande britannique, Francis J. Field, auteur du livre Aerial Propaganda leaflets (Tracts de propagande aérienne).

Ce tract n’est composé que de texte et est signé par le Général Sir George Erskine, le Commandant en Chef et par Sir Evelyn Baring, gouverneur, le 18 janvier 1955. Il a été imprimé par l’Imprimeur du Gouvernement à Nairobi pour le Département de l’Information du Kenya. D’une taille de 193 x 230 mm, il promet un traitement juste pour les terroristes qui se rendront. Voici une partie du texte qui est en anglais, gikuyu et swahili :

Les signatures du Commandant en Chef et du Gouverneur en bas du document garantissent que ceux qui se rendent ne seront pas punis.

Un serment de ne pas punir ceux qui se rendront.

LE PORTEUR DE CE LAISSEZ-PASSER SOUHAITE SE RENDRE. Il a droit à un traitement juste, de la nourriture et des soins médicaux si nécessaire. Il sera placé en détention mais il ne sera poursuivi pour aucun délit en relation avec l’état d’urgence, qu’il aurait commis avant la date du 18 janvier 1955.

Le recto contient un long message, qui dit notamment:

A tous les dirigeants Mau Mau et à leurs partisans

NOUVELLES DIRECTIVES CONCERNANT CEUX QUI VEULENT SE RENDRE
Il est temps de sauver votre âme !
Comme vous le savez, le gouvernement a fait des efforts pour combattre les Mau Mau et il continuera à poursuivre et tuer ceux qui refusent de se rendre.

IL EST TEMPS DE SAUVER VOTRE AME.

Le gouvernement a continué à émettre des directives comme celles-ci aux dirigeants et aux partisans des Mau Mau.

Si vous vous rendez aujourd’hui et abandonnez toutes vos armes, vous sauverez en effet votre âme.

VOUS NE SEREZ PAS POURSUIVIS POUR LES MÉFAITS DES MAU MAU, PAS UNE SEULE FOIS, SI VOUS ACCEPTEZ D’HONORER CE SERMENT. CECI ENTRE EN VIGUEUR À PARTIR DU 18 JANVIER 1955. NOUS VOUS PROMETTONS QUE VOUS NE SEREZ NI TUÉ NI PENDU A CAUSE DE VOTRE PRÉCÉDENT ENGAGEMENT AVEC LES MAU MAU, APRES QUE VOUS AUREZ ACCEPTE DE VOUS RENDRE, À CONDITION QUE VOUS NE REJOIGNIEZ PAS LES MAU MAU APRES LE 18 JANVIER 1955.

Il pourrait s’agir du tract mentionné par Donald Barnett comme l’a rapporté Karari Njama, un dirigeant de la guérilla :

Le 18 janvier nous sommes allés rendre visite à Gicuki Wacira qui vivait sur la même colline à environ 2 km de la lisière de la forêt. Sur notre chemin, nous entendîmes un haut-parleur venant d’un avion au dessus de nous, qui nous lançait un appel à nous rendre. Alors qu’il nous dépassait et suivait la lisière de la forêt, nous le vîmes larguer des milliers de tracts. J’ai envoyé mon escorte ramasser un tract  et je lus :

Promesse du gouvernement

Le gouvernement du Kenya offre à tous les combattants une chance de sortir de la forêt et de revenir à une vie normale et pacifique. Son Excellence le Gouverneur du Kenya, Sir Evelyn Baring a annoncé une amnistie générale à partir d’aujourd’hui, le 18 janvier 1995. Sauvez votre vie maintenant !
Rendez-vous avec toutes vos armes de combat et vous ne serez pas poursuivi. Vous serez placé en détention et recevrez des soins médicaux, de la nourriture, des vêtements et des soins généraux.

(Signé par) Sir Evelyn Baring

Son Excellence le Gouverneur du Kenya

Général Sir George Erskine

Commandant en Chef, Afrique de l’Est

La campagne est également décrite dans Mau Mau Memoirs (Mémoires de Mau Mau), Marshall S. Clough, Lynne Rienner Publishers, Boulder and London :

En janvier 1955, le gouvernement proclama un cessez-le-feu de deux semaines et envoya des avions au dessus de la forêt pour diffuser des messages à l’aide de hauts-parleusr et larguer des tracts  offrant une amnistie aux Mau Mau qui se rendraient.

Le second tract est un sauf-conduit britannique adressé aux participants à la rébellion Mau Mau. Il a été imprimé par l’Imprimeur du Gouvernement à Nairobi pour le Département de l’Information du Kenya. Il a été largué au-dessus de la zone forestière d’Aberdare : il s’agut d’une offre de reddition expirant le 10 juillet 1955. La tract mesure 172 x 219 mm et est imprimé à l’encre rouge. Le texte comprend douze points numérotés concernant l’insurrection et le traitement de ceux qui se rendraient au gouvernement. Le texte dit :

12 FAITS VERIDIQUES

(1)    Nous savons que la plupart d’entre vous souhaitent se rendre mais l’accord de reddition datant du 18 janvier 1955 arrive à expiration le 10 juillet 1955.

(2)    Il ne vous reste plus que 7 jours pour vous conformer à l’accord qui sauvera votre âme et votre terre.

(3)    Vous serez chassé et tué où que vous soyez, si vous ne vous rendez pas.

(4)    Le gouvernement agit en toute bonne foi. Les personnes qui se rendront avant le 10 juillet 1955 seront récompensées et leur terre et propriété seront protégées.

(5)    Si vous ne vous rendez pas, votre famille mourra de faim et vos enfants seront confrontés à une souffrance éternelle.

(6)    877 personnes intelligentes se sont rendues depuis le 18 janvier 1955.

(7)    1281 insurgés Mau Mau ont déjà été tués et 625 ont été arrêtés. De plus, des centaines de milliers d’autres sont dans les réserves et dans les fermes, ce qui signifie qu’après le 16 janvier, il n’y aura aucun espoir de survie pour ceux qui ne se rendront pas.

(8)    Vos dirigeants vous ont menti et vous ont trompé. C’est pourquoi les précédents serments de reddition ont échoué.

(9)    Soyez avertis : vos dirigeants qui sont en désaccord entre eux peuvent vous sacrifier afin de sauver leur peau.

(10) Ces sympathisants qui vous aidaient dans les réserves et les fermes ont perdu espoir et ont abandonné, ils ont décidé de sauver leur âme.

(11) Vous n’avez aucun avenir en restant dans la forêt, il ne vous reste plus que la souffrance et la mort et vos descendants vous oublieront.

(12) Puisque vous avez été  trompés par ceux qui vous aidaient, puisque vos dirigeants,vous ont menti, puisque vous êtes maudits par votre famille, abandonnés par dieu, le e seul choix possible qui  vous reste est

DE VOUS RENDRE ET VOUS SEREZ SAUVÉ

Au dos du tract, on peut lire un vieux proverbe kikuyu. La signification du proverbe est que ceux qui attendent n’iront jamais où ils voulaient aller et ne feront que courir en vain pour arriver là où ils veulent aller et termineront leur course déçus et couverts de rosée. On peut lire à la dernière ligne : “Livrez-vous maintenant.”

Note : Même avant l’insurrection, plusieurs centaines de Kikuyu vivaient dans la forêt qui couvrait les collines du Mont Kenya et des Aberdare. La plupart d’entre eux étaient des fugitifs et des bandits recherchés.  Après l’instauration de l’état d’urgence, de nombreux indigènes les rejoignirent, ils quittaient leurs maisons de crainte d’être arrêtés par les Britanniques ou parce que les dirigeants rebelles leur ordonnaient de le faire. Ce grand groupe de criminels, de patriotes et de personnes déplacées formèrent deux sections : l’Aile militante et l’Aile passive. Les Militants vivaient en général dans la forêt et étaient des membres de gangs. Les Passifs étaient ceux qui fournissaient argent, ravitaillements, abris, recrues et renseignements aux gangs. Les gangs des Aberdare dont les membres venaient de la région de Nyeri étaient connus sous le nom de Armées d’Ituma Demi.

Le 18 janvier 1955, le Gouverneur Général du Kenya, Sir Evelyn Baring, offrit une amnistie aux terroristes Mau Mau. Les colons européens s’insurgèrent contre la mansuétude de l’offre. L’offre fut retirée le 10 juin 1955.

Le Général China (Waruhiu Itote) fut le premier des principaux dirigeants de la guérilla Mau Mau à être capturé par le gouvernement. Il était le second commandant de leur branche militaire. La légende dit qu’il avait été en poste en Inde en tant que membre de l’Armée britannique pendant la 2ème guerre mondiale et y apprit comment les Haïtiens avaient monté une insurrection d’esclaves. Une seconde anecdote le décrit en train de recevoir une leçon  sur la liberté africaine alors qu’il participait à la répression d’une révolte en Ouganda. À la fin des années 1950, il prêta le serment Mau Mau. On lui assigna d’abord la direction de 40 hommes et il les forma aux tactiques qu’il avait apprises en combattant les Japonais en Birmanie. Puis, plus tard, il prit la tête d’un important groupe de guérilleros d’environ 4000 hommes, sur le Mont Kenya.

Le Général China après sa capture, avant son hospitalisation

Le Général fut blessé dans une bataille avec les troupes du gouvernement le 15 janvier 1954, lors d’une attaque pour s’emparer d’armes. Après une brève hospitalisation, on le déclara en état de subir un interrogatoire. China fut interrogé pendant un total de 68 heures par Ian Henderson au bureau de la Branche Spéciale de la Police du Kenya. Il finit par accepter d’organiser des pourparlers de paix entre le gouvernement et les insurgés. Il y eut une accalmie des combats pendant trois mois, pendant lesquels la Branche Spéciale réunit des renseignements considérables sur l’aile passive du mouvement Mau Mau, qui fournissait nourriture, argent, volontaires et munitions aux combattants. Quand les “propositions de paix de China” échouèrent, les Britanniques lancèrent un grand coup de filet et arrêtèrent plus d’un millier de suspects Mau Mau en trois jours. Le Général China fut jugé et condamné à mort dans un premier temps puis condamné à la détention à l’isolement et aux travaux forcés et fut finalement libéré par le nouveau dirigeant kenyan, Jomo Kenyatta, le 14 juin 1962.

Le tract du Général China est mentionné dans Mau Mau from within :

Les avions du gouvernement diffusèrent dans les airs, des milliers de tracts avec la photo du Général China et les avions lancèrent par hauts-parleurs et des appels à se rendre à nos combattants, en brandissant des branches vertes. L’appel à la reddition disait “Aujourd’hui, on vous amène à manger, c’est le cadeau de nos bombes. Rendez-vous aujourd’hui, portez une branche verte. Prenez la route qui mène à … avec vos armes et vous serez accueilli par les Devons (le Régiment du Devonshire).”
Un guerrier revint avec un des tracts comportant la photo du Général China. On pouvait y lire qu’un dirigeant important avait été capturé et qu’il n’y avait plus aucun intérêt pour notre gang à continuer à combattre. Nous avons parlé du tract, convenant que c’était un nouveau truc de propagande du gouvernement.


Un autre tract est mentionné dans Mau Mau Memoirs :

Une autre opération de largage de tracts eut lieu en 1956 : le gouvernement sillonna  le ciel au-dessus des forêts en appelant les guérilleros à se rendre et en parachutant des tracts  menaçant de confisquer leurs terres et propriétés.

The Mau Mau in Kenya

Dans leurs nombreuses guerres contre les insurrections, les Britanniques ont toujours produit des brochures et diverses publications dépeignant les atrocités des ennemis afin de tenter de convaincre les citoyens et les pays neutres, de la nature bestiale des terroristes et de la nécessité de prendre des mesures fortes pour maintenir la paix. Un exemple est le fascicule de propagande intitulé Les Mau Mau au Kenya. Ce fascicule est décrit par Susan L. Carruthers dans Winning Hearts and Minds: British Governements, the Media and Colonial Counterinsurgency, 1944-1960 (Gagner les cœurs et les esprits : les gouvernements britanniques, les médias et la contre-insurrection coloniale, 1944-1960) :

… sans vraiment reproduire les images des atrocités Mau Mau, de nombreux écrivains de l’époque demandaient à leurs lecteurs de croire que de telles photographies chasseraient toutes les idées fausses faisant croire que le Mau Mau était un mouvement nationaliste. Stoneham par exemple, écrivit que leurs “cadavres hideux criaient, mais pas pour obtenir la clémence, ils criaient pour obtenir vengeance contre leurs assassins.” Sa proposition que de telles images “ne devraient jamais être produites dans des publications générales… bien que ce serait salutaire d’envoyer des copies de ces photographies écœurantes à ceux qui prônent un accord avec ce gang infâme de sauvages”, était, involontairement, proche de la politique officielle. Cependant, il est arrivé que les gouvernements britannique et kenyan diffusent largement des photographies d’atrocités. Par exemple, en 1954, une brochure anonyme intitulée “Les Mau Mau au Kenya” fut publiée, qui était presque entièrement dédiée à des reproductions d’images horribles du terrorisme des Mau Mau, et qui était clairement une production du gouvernement, vu qu’elle était préfacée par Granville Roberts (officier des relations publiques du pouvoir colonial, NdR).

Ici s’achève ce  bref examen des opérations psychologiques pendant l’insurrection Mau Mau. J’ai tenté de rester juste et impartial dans ce rapport mais bien entendu, les lecteurs qui auraient été personnellement impliqués dans la lutte, pencheront plus d’un côté ou de l’ autre. J’encourage les lecteurs qui souhaitent commenter ce rapport à m’écrire à Sgmbert@hotmail.com . J’aimerais particulièrement voir d’autres exemplaires de ces tracts largués sur le Kenya. Je suis certain que beaucoup existent parmi les souvenirs d’anciens soldats.




Source : PSYOP of the Mau-Mau Uprising

Article original publié le 4/1/2006

Sur l’auteur

Isabelle Rousselot et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité la traductrice, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=7498&lg=fr

Comments

comments