Nous avons eu tort de croire que nos démocraties étaient éternelles

Des institutions qu’on croyait solides comme la République romaine se sont délabrées pour laisser place à l’empire, une autocratie qui a tenu quatre siècles. | Cicéron au Sénat accuse Catilina de conjuration, fresque de Cesare Maccari via Wikimedia Commons License by

Les démocraties libérales ont depuis 1945 fait régner leur système de valeurs en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest, avant de s’étendre, à partir de 1989 à l’est de l’Europe, libéré du joug soviétique. La chute du Mur de Berlin était alors apparue comme le signe de leur victoire définitive, un horizon indépassable comme le proclamait dans un article fameux Francis Fukuyama.

Ces dernières années, les perspectives ont changé et l’euphorie de la fin de la Guerre froide a cédé la place à de nouvelles interrogations. Les succès électoraux des partis populistes dans de nombreux pays européens, l’élection de Donald Trump aux États-Unis ont démontré la fragilité de régimes dont la pérennité semblait assurée. D’ailleurs, les sondages d’opinion montrent une désaffection préoccupante, surtout chez les jeunes, à l’égard des mécanismes de la démocratie représentative.

Comment expliquer ces changements? Quelles pistes peut-on explorer pour conserver un mode de gouvernement qui protège le pluralisme des opinions et la liberté d’expression? À ces questions, Yascha Mounk, un jeune politologue de Harvard d’origine allemande, apporte des réponses discutables mais stimulantes dans un livre qui a été largement débattu aux États-Unis et qui vient de sortir en français sous le titre Le Peuple contre la démocratie (éditions de l’Observatoire).

Les faiblesses de la démocratie libérale

L’auteur procède à une analyse sans complaisance de la démocratie libérale, telle qu’elle a régné depuis soixante-dix ans dans le monde occidental. Il souligne que son fonctionnement laissait à désirer et ne correspondait pas forcément au modèle très théorique que louaient ses partisans. Fondamentalement ces régimes reposaient sur une alternance régulière entre le centre droit et le centre gauche. Ces deux familles politiques avaient des divergences mais partageaient une même conception de la démocratie et étaient animées par des équipes appartenant à une classe dirigeante assez homogène.

Au fil des décennies, les gouvernants ont fait preuve de complaisance et d’autosatisfaction, ce qui les a conduits à trop négliger les opinions publiques et à considérer que leurs décisions nourries par leur compétence et leur expérience du pouvoir étaient les meilleures pour le pays. Certes, leur connaissance approfondie des affaires et leur respect scrupuleux d’institutions qui leur faisaient risquer de perdre le pouvoir à chaque échéance a permis de garantir aux citoyennes et citoyens une grande liberté d’expression et, malgré tout, de choix.

Sans sous-estimer ces considérables avantages, l’auteur suggère qu’on risquait d’évoluer non plus dans le cadre d’une démocratie libérale mais dans un système de libéralisme sans démocratie. Un facteur aggravant a été le développement des organisations internationales dont l’Union européenne est l’exemple le plus marquant, qui ont dessaisi les instances nationales d’une grande partie de leur pouvoir de décision et ont donc introduit le doute sur l’efficacité du suffrage universel pour définir les grandes orientations du pays.

À partir de la fin du XXe siècle, la situation s’est dégradée avec l’accroissement du chômage et l’accentuation des inégalités

Yascha Mounk s’interroge évidemment sur les raisons pour lesquelles cette situation a duré si longtemps et pourquoi elle a fini par subir les assauts de son opposé, ce qu’il appelle la démocratie sans le libéralisme.

Il attribue ce changement de l’opinion à des causes économiques. Pendant les Trente Glorieuses et même au cours des décennies suivantes, le niveau de vie de l’ensemble des citoyennes et citoyens a progressé régulièrement à un rythme relativement rapide. Parallèlement, une politique fiscale efficace réduisait fortement les inégalités. C’est ainsi que les États-Unis, un pays très inégalitaire avant 1933, connurent ensuite, grâce au New Deal et à l’action des présidents successifs, un fort resserrement des revenus jusqu’à l’élection de Reagan en 1980 qui mit un terme à cette politique.

Pendant toute cette période, les électeurs relativement satisfaits de leur sort n’avaient pas de raison de contester les grands partis et l’élite qui occupait le pouvoir. Toutefois, à partir de la fin du XXe siècle, la situation s’est dégradée avec l’accroissement du chômage et l’accentuation des inégalités entre une petite minorité bénéficiant d’un enrichissement massif et une classe moyenne dont les revenus ont cessé de progresser. La grande récession de 2008 a aggravé ces phénomènes en plongeant l’Europe dans une longue période de stagnation dont elle peine aujourd’hui encore à sortir. Du coup, la légitimité de la classe dirigeante devenait sujette à contestation.

Le peuple avant la démocratie

Cette contestation a été assumée par des dirigeants qui, à l’image d’Orbán en Hongrie ou de Trump aux États-Unis, ont affirmé qu’ils parlaient au nom du peuple, sans les intermédiaires devenus inutiles d’un establishment déconnecté des réalités de la vie des gens et soumis aux diktats d’organisations internationales fonctionnant sans contrôle.

Ce discours a eu d’autant plus de succès qu’il coïncidait avec une transformation complète des modes de communication. L’extraordinaire essor des réseaux sociaux permet aux citoyennes et citoyens d’interpeller en direct les responsables politiques et de recevoir sans intermédiaires leurs messages. Là encore, l’exemple le plus spectaculaire est celui de Donald Trump qui s’adresse en permanence aux cinquante-trois millions d’abonnées et abonnés à son compte Twitter, ce qui lui permet de court-circuiter les médias qu’il juge trop critiques. Ainsi, Facebook, YouTube et Twitter accompagnent involontairement un courant populiste et antisystème qui bénéficie d’une désorganisation durable des circuits traditionnels de l’information.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Yascha Mounk insiste sur les dangers de la démocratie illibérale telle qu’elle se manifeste en Turquie, en Russie ou dans certains pays d’Europe centrale, des mécanismes de gouvernement qui continuent à s’appuyer sur le suffrage universel mais qui remettent en cause de nécessaires contre-pouvoirs. Il est donc indispensable de trouver des parades convaincantes à un processus qui menace les fondements des démocraties occidentales. Il montre que des individus élus grâce aux mécanismes habituels du suffrage universel et portés par l’enthousiasme populaire sont tentés, à mesure que les difficultés s’accumulent et qu’ils ne parviennent pas à réaliser leurs promesses, de rogner sur les libertés. Les médias, la justice, les partis d’opposition deviennent des cibles commodes comme c’est le cas aujourd’hui en Pologne ou en Hongrie. Si on ne parvient pas à arrêter ce processus qui supprime tous les obstacles à la volonté populaire incarnée par la ou le chef, on peut déboucher sur une forme de dictature qui, elle, sera irréversible.

Il ne manque certes pas de rappeler qu’entre les deux guerres, les démocraties occidentales ont subi des assauts beaucoup plus redoutables avec l’avènement de régimes ouvertement totalitaires. Pourtant la démocratie traditionnelle a fini par l’emporter en Europe en 1945 et 1989.

L’auteur dans sa conclusion plaide en faveur d’une réaction forte des citoyennes et citoyens pour arrêter une évolution qui peut mener à des formes dangereuses de despotisme. Il souligne la nécessité de mieux former les jeunes qui, contrairement à leurs aînés, n’ont plus aucun souvenir des périodes sombres du XXe siècle dominées par les totalitarismes. Il appelle donc à une prise de conscience générale pour sauver la démocratie.

Peut-on sauver les institutions démocratiques?

Ce sauvetage des institutions démocratiques n’est pourtant pas assuré, selon Yascha Mounk, qui donne de nombreux exemples historiques. Dans le passé, des institutions qu’on croyait solides comme celles de la République romaine se sont progressivement délabrées pour laisser la place à l’empire, une autocratie qui a tenu pendant quatre siècles.

Un des points forts et des plus troublants de cet ouvrage est qu’il insiste sur la fragilité de la démocratie traditionnelle qui ne représente peut-être pas forcément l’avenir de l’humanité, contrairement à ce qu’on avait cru dans l’euphorie de la chute du communisme. De ce point de vue, cet essai est une rude leçon de réalisme pour toutes celles et ceux qui croient encore au pluralisme et à la liberté d’expression. En refermant l’ouvrage, on s’interroge: est-ce que l’auteur se trompe? Est ce qu’il n’est pas trop influencé par la conjoncture américaine, par la présence d’un président populiste et démagogue mais dont le mandat expirera au plus tard en 2024? Ne fait-il pas preuve d’un pessimisme excessif alors que les leçons du passé montrent qu’il existe des forces citoyennes vigoureuses dans tous les pays occidentaux?

On doit cependant lui savoir gré de lancer cet avertissement qui repose sur une masse de données incontestables, et qui souligne que le déroulement du XXe siècle comporte autant de défis et de menaces que le siècle précédent.

 

Par Antoine de Tarlé et Telos

Comments

comments