20 juin 1960 | Mali: Modibo Keita et Mamadou Dia rencontrent le Premier ministre français Michel Debré à Paris pour célébrer l’indépendance de la Fédération du Mali

La Fédération du Mali : un projet politique original

Cet intéressant reportage, tourné pour une édition de janvier 1960 de la célèbre émission d’actualités Cinq Colonnes à la une, enquête sur le processus de création de la Fédération du Mali. Il s’agit à la fois de saisir cette construction originale, mais aussi d’interroger « l’homme de la rue » sur le projet politique en cours de réalisation. Les réalisateurs s’attachent en outre à opposer, presque pied à pied, les deux composantes de la Fédération – le Sénégal et le Soudan – dont tout laisse à penser, selon le point de vue adopté, qu’ils ont moins en commun que ce que leurs leaders veulent bien affirmer.

À partir de 1958, dans le cadre de la Communauté (voir le parcours intitulé Les chemins politiques, de Brazzaville à la Communauté), une configuration politique nouvelle a pris forme sur les décombres de l’ancienne Afrique Occidentale Française. La question des différentes voies possibles d’accession à l’indépendance agite les hommes politiques africains depuis plusieurs années et suscite de nombreux débats, notamment au sein du Rassemblement Démocratique Africain (RDA). À une vision fédéraliste et panafricaniste s’oppose par exemple la conception plus « classique » d’un Félix Houphouët-Boigny, pour qui l’indépendance doit se faire pays par pays, et sans précipitation. Les deux hommes forts du Sénégal et du Soudan, Léopold Sédar Senghor et Modibo Keita, se rejoignent en 1958 sur une position fédéraliste et décident la mise sur pied d’une fédération, le Mali – du nom d’un État médiéval prestigieux – qui permettrait notamment de négocier l’indépendance dans une position de force vis-à-vis de Paris. Il s’agit aussi de lutter contre le risque de « balkanisation » de l’Afrique de l’Ouest.

Le 17 janvier 1959, au Grand Conseil de l’AOF, quarante-quatre délégués adoptent les principes constitutionnels menant à la création de la nouvelle entité. Il est question au départ de réunir dans la la Fédération du Mali le Sénégal, le Soudan, le Dahomey et la Haute-Volta. Pour entrer en vigueur, la constitution devait être ratifiée par les assemblées législatives des États concernés ; finalement, seuls le Sénégal et le Soudan décident de poursuivre le projet. Une Assemblée fédérale du Mali, avec Senghor comme président, voit le jour au printemps 1959. Une constitution est adoptée dans la foulée et un gouvernement fédéral paritaire formé le 4 avril, avec à sa tête Senghor. Le Soudan et le Sénégal y disposent chacun de quatre ministères. Le Soudanais Modibo Keita est nommé président de la Fédération, tandis que le Sénégalais Mamadou Dia en devient le vice-président. L’indépendance de l’ensemble est formellement reconnue par la France en avril 1960.

Le reportage se plait à insister sur la relative ignorance de « l’homme de la rue » qui, à Dakar comme à Bamako, semble un peu éloigné de cette construction politique ; mais le micro-trottoir aboutit presque à un effet inverse de celui souhaité : au-delà de l’ignorance ponctuelle de tel ou tel, on a finalement l’impression d’un réel intérêt des interviewés pour le processus en marche. Par ailleurs, les réalisateurs opposent presque pied à pied les deux pays, leurs dirigeants, leur culture et leur style politiques. D’un côté, on met en exergue le volontarisme soudanais — et de fait, l’Union Soudanaise-RDA, parti de Modibo Keita, quadrille les campagnes et encadre l’opinion sur un mode de plus en plus autoritaire. De l’autre, on souligne le pluralisme sénégalais — il est vrai que d’intenses luttes partisanes et syndicales ont cours et témoignent de la relative division de l’opinion sur l’opportunité du projet fédéral. Cette vision duale, un peu caricaturale, contient toutefois une part de vérité : celle de l’évolution rapide du Soudan de Modibo Keita vers le parti unique et vers une forme de régime autoritaire, à des années-lumière du pluralisme politique sénégalais. C’est de cette contradiction que jaillira, en 1960, la crise finale mettant fin au projet de Fédération du Mali.

 Transcription

Journaliste

Le Mali, c’est la RDA ? De quels pays ?

(Silence)
Journaliste

Le mois dernier, à Saint-Louis du Sénégal d’abord, puis trois jours après, à Dakar, au milieu d’un enthousiasme extraordinaire, le général de Gaulle, en quelques mots, a transformé la carte de l’Afrique. Premièrement, il a accepté que deux territoires de la communauté, le Sénégal et le Soudan, forment désormais un seul Etat, le Mali, trois fois grand comme la France.Deuxièmement, il a accepté que ce nouvel Etat devienne indépendant tout en restant dans la Communauté. Eh bien, ça, c’est un événement à la fois pour la France et pour l’Afrique. Un événement qui est l’aboutissement d’une longue histoire de trois siècles. Témoins, ces images.

(Musique)
Journaliste

Témoin : cette maison en particulier, la maison des esclaves dans l’île de Gorée. Oui, tout est parti de là, de Saint-Louis, de Rufisque, de Gorée, cités créoles florissantes, et qui, au soleil des tropiques, sont devenues de petites villes endormies au fin fond d’une vieille province française.

(Musique)
Journaliste

Et c’est important, ça, ce côté un peu musée d’une histoire commune. C’est important pour comprendre la suite. Car, pendant ce temps, à trois kilomètres à peine de Gorée, voilà que surgissait une ville champignon, Dakar, qui, désormais, sera la capitale du Mali. Ce Mali que chantent, maintenant, écoutez-les, les griots, ces troubadours de l’Afrique noire.

(Musique)
Journaliste

Seulement, le Mali, c’est le Sénégal et le Soudan. C’est Dakar, mais c’est aussi Bamako, enfoui sous les palmes, le long du Niger, au pied de la colline de Koulouba.

(Musique)
Journaliste

Pourquoi j’insiste sur Bamako ? Eh bien, parce que c’est là, beaucoup plus qu’à Dakar, que se manifeste cette étonnante révolution pacifique d’où est en train de naître le Mali. Je ne vous parlerai pas, dans ce reportage, des Blancs, des Européens, qui sont là, bien sûr. En voici même un qui émerge. Mais notre affaire aujourd’hui, c’est de parler d’une nation nouvelle qui se transforme par l’intérieur et dont le premier mot d’ordre, africanisation des cadres, est concrétisé par cette image, celle des commandants de cercle du Soudan, autrement dit les préfets. Tous africains, sauf un.

(Bruit)
Journaliste

Mais enfin, ça, ce n’est qu’une révolution administrative et qui ne touche pas nécessairement le peuple. Or, dans une révolution, c’est le peuple qui compte selon qu’il suit ou ne suit pas. Alors, c’est aux gens simples que j’ai posé la question que vous vous posez sans doute vous-mêmes :mais enfin, qu’est-ce que c’est que le Mali ?

(Musique)
Inconnu 1

Ah ça, c’est trop profond pour moi.

Journaliste

C’est trop compliqué ?

Inconnu 1

Oui.

Inconnu 2

Mali, c’est la RDA. Oui.

Inconnu 3

Le Mali est une fédération. Du Soudan et du Sénégal.

Inconnu 4

Le Mali, c’est un parti politique formé par des leaders africains.

Inconnu 5

C’est un parti qui est formé pour libérer l’Afrique.

Inconnu 6

Le Mali, c’est l’ensemble. C’est le Soudan et le Sénégal, quoi.

Journaliste

Est-ce qu’ils sont faits pour s’entendre ensemble ?

Inconnu 6

Oui, très bien, ils sont faits pour s’entendre.

Inconnu 3

Il me semble qu’ils peuvent s’entendre quand même.

Inconnu 7

Ah oui, c’est possible.

Journaliste

C’est pas sûr ?

Inconnu 7

C’est possible, oui.

Inconnu 4

Vous voyez, pour le moment, je peux dire que les deux pays peuvent s’entendre dans l’avenir.

Inconnu 8

Je crois qu’ils peuvent s’entendre.

Journaliste

Vous avez vu. Il y en a qui confondent la nation avec un parti politique. Eh bien, c’est à cause de cette misérable masure qui est pourtant le siège du grand parti malien, le parti de la Fédération africaine. On y entre comme dans un moulin, dans cette masure. Mais c’est de là que partent tous les mots d’ordre. C’est là que se fait réellement le Mali, avec les moyens du bord, si ce n’est guère, mais avec un solide acharnement.

(Musique)
Journaliste

Le parti, il a étendu son réseau sur tout le pays, jusqu’au fond de la brousse. Tant qu’à faire un reportage, il fallait aller juger sur place. Alors, nous avons remonté la vallée du Niger jusqu’au village de Kangaba, près de la frontière de Guinée. Et là, pour recevoir la télévision française, le secrétaire local du parti avait mis son plus beau boubou. Vous allez voir. Il y a combien d’habitants dans le district ?

Préfet

Il y a 32 000 habitants environ.

Journaliste

Et quelle est la proportion des membres du parti ?

Préfet

Presque la totalité, 99 %.

Journaliste

Tous ces villageois, qui n’avaient pratiquement jamais fait de politique avant, maintenant sont membres du parti ?

Préfet

Membres du parti.

Journaliste

Vous ne trouvez pas ça extraordinaire ?

Préfet

Ah oui, c’est extraordinaire. Mais c’est une réalité.

Journaliste

Mais il y avait une opposition, avant ?

Préfet

Il y avait une opposition.

Journaliste

Qu’est-ce qu’elle est devenue ?

Préfet

Avec le dernier chef du parti adverse, c’est-à-dire le PSP, alors le parti progressiste a complètement disparu. Et tous les habitants qui hésitaient et qui étaient de l’autre côté sont venus à l’Union soudanaise.

Journaliste

En somme, vous arrivez à un parti unique.

Préfet

A un parti unique, oui.

Journaliste

Et puis, à la nuit venue, nous avons assisté à un étonnant spectacle. Tout le village rassemblé autour d’un feu de bois et écoutant gravement la bonne parole distillée par une équipe de jeunes gens venus [d’Allaoua] Bamako. C’est ce que le parti appelle l’action psychologique, et qui consiste à demander aux villageois un travail bénévole, oui bénévole, pour construire le Mali.Ecoutez-les, ces jeunes apôtres du parti. Ils vous diront, tout à l’heure, eux-mêmes, au grand jour, de quoi il retourne.

Intervenant 1

[langue étrangère]

Journaliste

En dehors de votre travail normal de fonctionnaire, qu’est-ce que vous faites ?

Intervenant 1

Chaque jeudi, nous nous réunissons pour préparer un programme bien déterminé pour les différentes sorties que nous devons effectuer.

Intervenant 2

Le dimanche et le samedi, nous sortons pour aller nous mettre en contact direct avec les paysans dans le village.

Journaliste

Alors, qu’est-ce que c’est que vous leur proposez aux villageois ?

Intervenant 2

Alors, c’est une éducation que nous leur apportons, avec des conseils. C’est-à-dire le sens des groupements ruraux, la collectivité.

Journaliste

Ce matin, par exemple, qu’est-ce que vous faites ?

Intervenant 3

Ce matin, nous avons à fabriquer des briques pour la construction des maisons des jeunes.

Journaliste

Et ce sont les villageois eux-mêmes qui vont construire, qui vont fabriquer ces briques ?

Intervenant 3

Les villageois eux-mêmes. Et nous allons les aider à fabriquer ces briques.

Journaliste

En somme, vous êtes les missionnaires laïques du gouvernement auprès des villageois, c’est bien ça ?

Intervenants

Oui.

Journaliste

Alors, comment est-ce qu’ils réagissent ? Quand vous arrivez, comment est-ce qu’ils vous accueillent ?

Intervenant 4

Au cours d’une sortie, nous avons un très bon accueil chez les villageois. Ils sont très enthousiasmés de nous recevoir à toutes les sorties. Et nous sommes sûrs que le programme que nous leur donnons sera entièrement satisfait.

Journaliste

Je ne sais pas si le programme sera satisfait, mais les villageois, eux, en ont tout l’air. Après la théorie, voilà la pratique. Après les conseils du soir, voilà le travail du jour. Tout le village fabrique des briques.

(Musique)
Journaliste

Le parti ne se contente pas de secouer les paysans et de les amener à la notion patriotique du travail collectif et dirigé. Le parti veut aussi former des cadres. D’où ce stage, en tenue de football, le sport national par excellence, et sur une cadence très militaire. Encore qu’il s’agisse, notez bien, simplement d’un stage agricole. Oui, tous ces jeunes gens, qui chaque matin assistent au lever des couleurs maliennes au garde-à-vous, sont destinés, leur stage fini, à partir dans la brousse où ils seront un peu tout : conseiller agricole d’abord, mais aussi infirmier, scribe, notaire peut-être, et même instituteur. Ils font de tout pendant ce stage. Travaux pratiques pour l’avenir, bien sûr. Et c’est encore, une fois de plus, le parti qui organise ces cours pour toucher le plus vite possible et le plus profondément les masses.

(Bruit)
Jeune Enseignant

Qui va me montrer le tableau ?

Journaliste

Cette curieuse expérience, c’est à Dakar, ensuite, le Président du conseil de Mali, monsieur Modibo Keita, qui m’en a parlé. Il y a dix ans, vous ne vous attendiez sans doute pas à vous trouver sur cette terrasse et à dominer Dakar ?

Modibo Keita

Oui, c’est exact. Et si on me l’avait dit, j’aurais traité mon interlocuteur de lunatique.

Journaliste

En somme, c’est le Soudan au Sénégal maintenant ?

Modibo Keita

Bien, si vous voulez, oui.

Journaliste

Le mariage du Soudan en tout cas et du Sénégal. Mais il y a quand même pas mal de différences, je crois, entre les deux. Et notamment, il y a quelque chose d’essentiellement militariste dans votre façon d’endoctriner la jeunesse. Pourquoi ?

Modibo Keita

Oui. Vous savez, le militarisme, par lui-même, est un stimulant pour des populations qui, pendant longtemps, avaient une vie purement rurale. Nous avons donc militarisé nos jeunes pour pouvoir entraîner les populations dans la perspective de leur mobilisation pour les investissements humains.

Journaliste

Les investissements humains, c’est le terme employé pour le travail bénévole des habitants du Mali. Eh bien, il n’y a pas qu’au Soudan qu’il s’en fasse. Voici par exemple une expérience sénégalaise, les trains routiers. Un train routier se compose invariablement de deux tracteurs qui tirent deux bennes et une niveleuse, le tout servi par trois hommes. C’est la règle. Le train routier est destiné à construire des routes. Le matériel, vous avez vu. Reste la main d’œuvre. Alors vous avez l’impression que cette route qui doit être terminée en dix jours, les gens pendant dix jours vont venir d’eux-mêmes travailler ? On la récupère sur place. En principe seulement. Comme le Sénégal n’est pas le Soudan, comme tout le monde au Sénégal n’est pas forcément membre du parti, les choses ne vont pas toujours aussi facilement, et il faut parfois palabrer longuement pour obtenir quelques volontaires.

(Musique)
Journaliste

Je suis passé dans un village où les gens n’avaient pas l’air très emballé. Est-ce que vous trouvez ça normal ?

Intervenant 5

Ah non, ce n’est pas du tout normal. Parce qu’ils ont donné leur parole d’honneur, qu’il fallait respecter.

Journaliste

Vous, vous leur avez fait donner leur parole ?

Intervenant 5

Oui.

Journaliste

Et généralement, quand un village collectivement donne sa parole, il la respecte ?

Intervenant 5

Oui, il doit la respecter.

Intervenant 4

Je crois bien. Parce qu’il y a déjà [INAUDIBLE] qui ont donné la bonne volonté. Ils acceptent même à venir demain, nombreux.

Journaliste

Le fait est que quand ils s’y mettent, les Sénégalais valent bien les Soudanais. Et quand il n’y a pas de pierres pour la route, on y met des coquillages. Le rouleau compresseur se faisant [quine].

(Musique)
Journaliste

De temps en temps, la route, ça arrive, traverse un village et trouve un obstacle. Alors, on enlève l’obstacle.

(Musique)
Journaliste

Vous avez, tout à l’heure, rencontré monsieur Modibo Keita au sommet du palais du gouvernement. Deux étages en-dessous, nous retrouvons maintenant le vice-président du Mali, Monsieur Mamadou Dia. Est-ce que vous ne pouvez pas craindre que le dynamisme du Soudan ne soit pas dangereux pour le Sénégal, qui est une sorte de colonisation du Sénégal par le Soudan ?

Mamadou Dia

Ce dynamisme du Soudan, son organisation politique, je crois, sera un élément facteur positif qui, certainement, sera de nature, justement, à même permettre également aux Sénégalais de secouer également leur apathie, n’est-ce pas, dans une certaine mesure. Je crois que dans tout côté, il est certain que le sens aussi de la démocratie des Sénégalais pourra également constituer un frein à ce que vous appeliez, tout à l’heure, une tendance nettement marquée au parti unique.

Journaliste

Un frein, oui, sans doute. La meilleure preuve, je l’ai trouvée, je crois, sur les docks de Dakar au milieu des syndicalistes. Car au Sénégal, beaucoup de syndicalistes se veulent indépendants du parti. Et les dockers encore plus que les autres.

(Bruit)
Journaliste

Combien est-ce que vous avez de dockers ici à Dakar ?

Docker Syndicaliste

Ici, nous avons 2 300 dockers.

Journaliste

Et là-dessus, est-ce que vous représentez la majorité ?

Docker Syndicaliste

Ah oui, absolument.

Journaliste

A peu près combien ?

Docker Syndicaliste

A peu près 85 %.

Journaliste

A la suite de la grève de cette année, le gouvernement a essayé d’avoir un syndicat à lui.

Docker Syndicaliste

Oui, ils étaient autonomes.

Journaliste

Bon, est-ce que vous, en tant que syndicat [Ugetone], s’il y a une nouvelle bagarre, vous accepteriez éventuellement de faire une grève malgré le mot d’ordre du gouvernement du Mali ?

Docker Syndicaliste

Ah oui, parce que nous défendons tout simplement les travailleurs. Nous, on n’a pas de parti politique, ni une appartenance politique. Nous avons ici, uniquement, l’intérêt des travailleurs.

(Musique)
Journaliste

Cette enquête, maintenant, touche à sa fin. Il restait, cependant, une question essentielle à poser.Que devient dans tout cela la France ? Quels seront désormais les liens entre Dakar et Paris ?Cette question, je ne pouvais pas la poser à ces gens qui peuplent les bidonvilles de Dakar ou les rues hautes de la ville. Mais je l’ai posée à l’une des personnalités les plus marquantes du Mali, et que vous allez voir dans un moment, Monsieur Léopold Sédar Senghor, président du parti, président de l’assemblée fédérale, et probablement, futur président de la République du Mali. Il se trouve actuellement en Normandie, chez sa belle-mère, en attendant les pourparlers de lundi prochain avec le gouvernement français.

Léopold Sédar Senghor

Quand un enfant est devenu grand et qu’il a atteint sa majorité, il prend ses responsabilités et décide de fonder un foyer. Les parents s’en émeuvent d’abord, et puis, ils acceptent, car les liens familiaux ne sont pas rompus. Le général de Gaulle est un bon père de famille, et c’est pourquoi il a accepté l’accession du Mali à l’indépendance. Notre voie est différente de la Guinée. Nous aurions pu, aux termes de l’article 86 de la Constitution, procéder à un référendum et sortir de la Communauté. Le geste n’eut pas été très amical vis-à-vis de la France. Nous n’avons pas voulu faire cela. Et nous avons préféré la procédure suggérée par l’article 78 de la Constitution, c’est-à-dire le transfert des compétences communes au Mali. Les négociations vont donc s’ouvrir le 18 janvier, lundi prochain. Mais, en même temps que nous négocierons les transferts de compétences, nous négocierons des accords d’association. Car nous entendons situer notre indépendance dans le cadre de la communauté, d’une communauté rénovée, pour tout dire, dans le cadre d’une association de type confédéral d’un Commonwealth à la française.

20 juin 1960

Le 20 juin 1960,  la Fédération du Mali, qui regroupe le Soudan et le Sénégal depuis avril 1959, avait adhéré à la Communauté française, puis négocié avec Paris le 4 avril 1960 le transfert de l’ensemble des compétences : la voie est donc désormais libre pour une indépendance commune.

Après un déjeuner offert par la délégation française formé de Louis Jacquinot, Jean Foyer et Jacques Foccart, la cérémonie officielle débute. Jacquinot, alors ministre d’État du gouvernement Debré, signe les accords conjointement avec Modibo Keita, en première ligne puisqu’il a été investi depuis 1959 de la fonction de président de la Fédération. On aperçoit aussi, plus fugitivement, la figure de Mamadou Dia, vice-président du Mali.

Les accords ont en réalité déjà été négociés à Paris au début du mois d’avril 1960, mais il est important sur le plan politique que la passation des pouvoirs se fasse à Dakar. Dans l’ancien palais du gouvernement-général est organisée une cérémonie éminemment symbolique, durant laquelle le drapeau de la Communauté – qui n’est autre que le drapeau tricolore français – est descendu du mât ; on y hisse le nouveau drapeau de la Fédération du Mali aux couleurs vert, jaune et rouge, frappé d’une silhouette stylisée. Le palais est dans le même temps transféré à la Fédération. Le soir même, l’assemblée fédérale du Mali proclame officiellement l’indépendance.

C’est donc le 20 juin 1960 qu’eut lieu la seule et unique fête fédérale du Mali : cérémonie officielle, remise des lettres de créance aux nouveaux ambassadeurs, salve de 101 coups de canon, hymne, lecture d’un message solennel du général de Gaulle, cérémonies religieuses, réception et feu d’artifice. Quelques réjouissances populaires sont également programmées : matchs, courses cyclistes, danses, élection de « Miss Indépendance », banquets populaires. (cf. Susan Baller, « Fêtes célébrées, fêtes supprimées […] », in Odile Goerg, J.-Luc Martineau et Didier Nativel (dir.), Les indépendances en Afrique. L’événement et ses mémoires, Rennes, PUR, 2013, p. 293-316).

Mais la liesse fut de courte durée : un mois plus tard, la Fédération volait en éclats.

 

Sophie Dulucq
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