7 Mai 1859 | Les Pays-Bas abolissent l’esclavage

Dès lors qu’on s’intéresse à la période tardive des États coloniaux, c’est-à-dire à la séquence chronologique 1880-1920, c’est la profusion de justifications savantes du fait de colonisation qui saute aux yeux. De fait, passé le moment inaugural des grandes conquêtes militaires et de l’institution de l’économie monopolistique de plantations, l’État colonial apparaît, tout du moins dans le cas insulindien qui nous intéresse plus particulièrement, porteur d’un véritable projet hégémonique visant non pas seulement à réprimer, mais aussi à convaincre, voire à séduire. Ses lieux de réflexion et de décision sont investis par une cohorte de « spécialistes » prodiguant maints conseils visant à la définition d’une « politique indigène » pensée comme la tutelle bienveillante et rationnelle de l’Occident sur des mondes-enfants. Professeurs des universités métropolitaines dispensant des cours d’« Indologie », ex-fonctionnaires devenus experts en us et coutumes indigènes près les commissions d’enquête administratives sur le « bien-être » des colonisés, membres attitrés des sociétés savantes, autodidactes du savoir orientaliste : une nouvelle catégorie de conseillers du prince colonial fait son apparition, à mesure que se consolident de nouvelles disciplines, telles l’« économie tropicale » ou les « études orientales », et que se transforment du tout au tout les conditions d’exercice du gouvernement colonial.

Dresser la généalogie politique et scientifique du réformisme colonial néerlandais de la fin du XIXe siècle permet de jeter un regard décentré sur la question des modalités de la genèse des paradigmes de la « mission civilisatrice » et de la « politique indigène » en Europe. On en vient de fait à parler de plus en plus souvent, dans les cercles colonialistes européens du début du XXe siècle, d’un « modèle néerlandais de colonisation », que caractériseraient notamment une intégration précoce et harmonieuse des orientalistes métropolitains dans les circuits de la décision publique coloniale, et l’élaboration planifiée d’un système étendu et efficient de prise en charge bureaucratique du quotidien indigène.À compter de 1901, les Pays-Bas adoptent une « Politique coloniale éthique » (Etische koloniale politiek) qui énonce une « obligation morale » de la métropole envers les sociétés colonisées, rompant ainsi spectaculairement avec le discours économiciste des décennies précédentes. Et le rôle des orientalistes de Leyde dans ce processus de redéfinition des moyens et des finalités de l’entreprise de colonisation est indéniable.

La victoire de leurs thèses, c’est-à-dire la conversion de leurs énoncés savants en arguments dominants de justification de la politique coloniale officielle, ne fut toutefois rendue possible que par la formation préalable d’un espace de discours politique métropolitain associant des segments concurrents du nouveau personnel parlementaire. De même, si les Éthicistes – ainsi que se nommaient eux-mêmes les partisans de la Politique coloniale éthique – accédèrent si rapidement et si durablement aux principaux postes de direction administrative de la colonie insulindienne, c’est qu’ils étaient parvenus à constituer un réseau d’influence associant des universitaires, des hommes politiques, des juristes et des journalistes réputés.

C’est l’histoire de ce réseau d’influence , associant des hommes aux parcours idéologiques et aux intérêts partisans souvent contradictoires, que l’on souhaite ici aborder, afin de restituer quelques-uns des soubassements politiques de la réforme orientaliste du programme colonial néerlandais. Il s’agit, ce faisant, de montrer que la nouvelle grammaire idéologique du projet colonial ne s’est pas imposée subitement, du fait de l’effet de vérité attaché à un jeu d’idées progressistes, mais que son avènement comme principal registre officiel d’énonciation de la réforme coloniale a été le produit d’une série de mutations internes de l’administration coloniale insulindienne et de transformations graduelles du jeu politique métropolitain. Lire la suite

 

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