Dépigmentation : l’injection de glutathion, cette amie intime des ennemis de la peau noire

 De toute évidence, il y’a longtemps que le « black » n’est plus, pour beaucoup, « beautiful » au regard de l’ampleur que prend le phénomène de la dépigmentation artificielle en Afrique. Hier encore, la guerre aux boutons et aux taches étaient évoquées comme prétexte. Aujourd’hui, on ne s’en cache plus même si le sujet est abordé avec une certaine pudeur. On veut non seulement blanchir mais rapidement, uniformément et surtout sans risques. Face, donc, aux résultats aléatoires et dégâts irréversibles causés par la dépigmentation artificielle à base de dermocorticoïdes, mercure, et hydroquinone, les industries cosmétiques sont parvenues à une nouvelle trouvaille pour satisfaire pleinement les candidates au blanchiment de la peau: le glutathion.

Issues souvent de la classe moyenne, de la bourgeoisie, et parfois de la basse classe, elles sont de plus en plus nombreuses ces femmes à se ruer vers les pages qui bourgeonnent sur le réseau social Facebook afin de se procurer le fameux secret de jouvence et de beauté. En quête de mari, d’une ascension sociale, de beauté et de rajeunissement, pour séduire ou pour donner un coup d’accélérateur à leur carrière, les femmes sont prêtes à tout. Pourtant, nous le savons, il n’existe aucun produit qui puisse rendre éternellement jeune et beau. Celui qui trouvera la formule est simplement celui qui pourra arrêter le temps dans sa marche.

Le glutathion : un produit à haut risque

« Peau claire et unifiée », « Peau impeccable », « Teint métisse sans risque », « Teint caramel sans tâches », « Teint propre sans effets secondaire » : voilà autant de promesses vantées aux utilisatrices. Tout est mis en œuvre dans la communication marketing pour rassurer les usagers sur le caractère sain et inoffensif du glutathion. Malheureusement, l’utilisation du glutathion n’est pas sans risques.

Le glutathion est un anti-oxydant produit naturellement par l’organisme qui a pour rôle de capter les radicaux libres libérés par l’organisme lors du métabolisme de la plupart des organes et de détoxiquer les cellules.Compte tenu de ses effets protecteur, rajeunissant, et de renouvellement des cellules, il a été introduit à dose physiologique, administré oralement dans le traitement des maladies dégénératives telles le Parkinson, l’Alzheimer qui s’aggravent en raison de la chute brutale du taux de glutathion avec l’âge. Les scientifiques découvriront, par la suite, qu’utilisé à forte dose, cet anti-oxydant bloque la synthèse de la mélanine et entraine de ce fait un éclaircissement de la peau. Les firmes cosmétiques ne tarderont pas à détourner cet effet secondaire du glutathion à des fins esthétiques.

A ce propos, le Professeur Kombaté Koussake Agrégé en dermatologie, vénéréologie et allergologie au CHU Campus de Lomé est formelle : « Le glutathion n’a pas été produit pour un usage cosmétique mais médical. Même chez les patients à qui l’on administre cet anti-oxydant, il est donné en petite dose par voie orale. En cas d’injection, ce sont de petites doses également qui ne pourront jamais entraîner un éclaircissement cutané. De fait, les utilisations à but cosmétique sont des doses importantes qui entrainent à court, moyen et long terme d’inévitables et irréversibles complications ».

Administré oralement à faible dose, l’organisme absorbe la dose nécessaire en fonction de ses besoins ; le surplus est digéré et éliminé. Par contre, par voie parentérale à haute dose, il passe directement dans la circulation et cause d’importants dégâts dans l’organisme, principalement sur certains organes vitaux.

Le Professeur Kombate revient sur les méfaits de cette pratique : « les femmes qui s’adonnent à la dépigmentation artificielle et plus particulièrement celles qui utilisent le glutathion – patch comme injection- s’exposent à des risques énormes. Les conséquences sont à la fois cutanées et systémiques. On retrouve par exemple des cas d’insuffisance rénale -avec des dialyses à vie, d’insuffisance hépatique, des toxidermies graves dont le syndrome de Steven Johnson et celui de Lyell avec des séquelles comme le décollement de la peau sur plus de 10%, la cécité, l’atrésie de l’œsophage et l’atrésie vaginale. » « En outre, le glutathion en altérant les mélanocytes lèse aussi la fonction de protection de la peau contre les rayons solaires ce qui va agir sur l’ADN des cellules entrainant des anomalies. L’ADN étant perturbé, l’on évoluera vers la production de cellules cancéreuses pour aboutir à un cancer cutané. L’usage du glutathion entraine également l’engourdissement voire la paralysie des membres surtout lorsqu’il est associé au sélénium qui est un oligo-élément entrant dans la composition des produits de rajeunissement», poursuit le dermatologue.

S’il est avéré qu’elles n’ignorent pas certaines de ces réalités, qu’est-ce qui explique, alors, ce désir irrépressible de changer sa couleur de peau jusqu’à saigner son portefeuille à l’anémie -sachant que l’ampoule injectable de glutathion coûte en moyenne 100. 000 FCFA à renouveler obligatoirement trois fois et ensuite au besoin-? Pourquoi prendre autant de risques avec parfois la mort au rendez-vous ?

Et si le problème n’était pas aussi superficiel qu’on le croit ?                                                    

santé et vouloir blanchir à tout prix, c’est suicidaire et ça doit cacher un problème plus profond. Le paradoxe, c’est quand on retrouve dans le lot des utilisatrices des femmes lettrées et intellectuelles (ministres, députés, étudiantes, grands cadres, etc..) qui sont pourtant plus informées sur la question.

Mme Amivi Abolo-Sewovi, Psychologue clinicienne et de la santé (CHU Campus de Lomé) explique : « Les interactions parents-enfants sont déterminants dans la construction et conception de soi, de l’estime de soi. L’enfant est souvent confronté lors des expériences qu’il réalise au regard parental qui lui renvoie une image plus ou moins favorable de ces dites expériences. Avec l’entrée à l’école, il sera à nouveau confronté au regard de ses pairs, ses enseignants qui vont influencer son estime de soi. Une image parentale absente, des parents qui ont eux-mêmes une défaillance dans la conception de soi, des parents dépressifs ou psychotiques, la négligence et/ou abus physique, psychologique, sexuel, le décès des parents, l’abandon ou le rejetsont autant de problèmes qui peuvent entrainer des défaillances dans la conception de soi. Si le regard parental, la relation avec les pairs, les adultes n’ont pas été valorisants, le Soi aussi ne sera pas valorisé ».

En outre, poursuit-elle, « Le Soma (corps) étant très investi en Afrique noire, l’africain a tendance à renvoyer ses angoisses dans le corps au lieu de les gérer sur le plan mental. La peau constitue l’enveloppe de ce Soma et donc parfois le réceptacle de toutes ces frustrations. C’est cette problématique que l’on retrouve chez les personnes qui se dépigmentent. Elles ont une conception dévalorisante d’elles-mêmes, toujours à la recherche de leur identité ».

Comme on le constate, la dépigmentation n’est donc que la partie émergée d’un gigantesque iceberg. Elle traduit un mal-être qui concerne le Soi de l’individu. L’on comprend dès lors, ces femmes qui ont une image négative de leur propre corps et se nourrissent d’illusions : il faut à tout prix une peau blanche pour s’accepter et se faire accepter.

Malheureusement, ce comportement qui, est un outrage à sa propre identité, est très souvent promu et entretenu par certaines esthéticiennes sans éthique professionnelle dont la tâche se limite aux propositions de formules de blanchiment aux femmes. L’escroquerie s’y ajoutant, on retrouve certaines naturellement métissée ou claire de peau qui font croire aux clientes que leur carnation est le résultat des produits qu’elles leurs proposent.

Au-delà de ces esthéticiennes, tout est mis en œuvre pour exploiter la faiblesse des femmes en manque de confiance en soi. Ainsi, les publicités mensongères sur les réseaux sociaux, les images « photoshopées » des ambassadrices de produits blanchissants participent pour beaucoup à la banalisation et à l’exacerbation de la dépigmentation à base de glutathion.

Que faut-il faire ?

Rappelons que le glutathion est prohibé donc les réseaux de vente s’organisent en toute illégalité. Il est, donc, introduit dans les pays africains par la contrebande. Dissimulé dans les valises au retour d’un voyage en Europe ou aux Etats-Unis, il échappe facilement aux contrôles douaniers à l’aéroport du fait de sa méconnaissance ou en complicité avec les agents.

En 2011, l’OMS a indiqué dans un rapport que le Togo est l’un des pays les plus touchés par le fléau de la dépigmentation avec 59% de cas recensés en ce qui concerne l’utilisation des produits à base de corticoïdes et de mercure. Depuis, les choses ont évolué de mal en pis avec l’introduction du fameux glutathion. Les alertes, les sensibilisations ne portent plus et le silence des autorités qui préfèrent pratiquer la politique de l’autruche devient inquiétant.

Même si l’Organisation Mondiale de la Santé résiste à le reconnaître comme tel, la dépigmentation artificielle en général et celle au glutathion en particulier constituent de réels problèmes de santé publique qui méritent d’être examinés de près. Une synergie d’action entre les ministères du commerce, de la santé et de la sécurité s’impose afin d’identifier les réseaux d’importation, de distribution et mener efficacement la lutte contre ce fléau qui gangrène la population féminine de l’Afrique et de sa diaspora.

Au-delà de ces actions, une prise de conscience individuelle et profonde chez chaque femme est souhaitable. A celles qui optent pour l’abandon du blanchiment, le Professeur Kombate Koussake recommande un suivi psychologique -pour elles-mêmes et pour se protéger de la pression de l’entourage- et un sevrage progressif car un sevrage brusque peut être mal vécu et entrainer des rechutes.

Se dépersonnaliser en se décapant la peau est loin d’être une exigence de la société encore moins une mode. Pour ce qui concerne la beauté, aucun déguisement, aucune transformation artificielle ne pourra aider à l’acquérir. Ne dit-on pas que la beauté est souvent intérieure ? Et que peut un traitement épidermique sur un visage/corps que l’on conçoit comme mal fait ?

Cet article ne se veut pas alarmiste mais a pour objectif d’apporter des informations de la plus haute importance pour la préservation du capital santé de chaque femme. La confiance en soi, l’estime de soi d’une femme n’a absolument rien à voir avec une peau blanchie. Quand l’on ne se sent pas bien dans sa peau ou son corps, il est préférable de solliciter l’aide d’un psychothérapeute afin de soigner le mal à la base.

Gardons-le, rien n’est mieux estimé qu’une beauté naturelle.

 

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