20 mars 1957 | Algérie: Publication par L’Express d’un article relatant pour la première fois les tortures en Algérie

Le 15 janvier 1955, dès le début de la guerre d’Algérie, et quelques semaines après l’envoi des premiers renforts français dans les Aurès, L’Express aborde, sous la plume de François Mauriac, la question de la torture. Nous publions ici l’intégralité de cet article.

François Mauriac aborde la question de la torture. Il rapporte, sous la forme d’un dialogue, le témoignage d’un ami de Constantine. Celui-ci raconte “le baquet d’eau sale où la tête est maintenue jusqu’à l’étouffement”, “le courant électrique sous les aisselles et entre les jambes”, “l’eau souillée introduite par un tuyau dans la bouche”.

L’écrivain l’écoute. L’Express sera désormais à la pointe du combat contre la torture. Au nom d’une vision humaniste que partagent avec François Mauriac les grandes signatures du journal. Le titre de ce premier article de l’écrivain est le même qui sera choisi trois ans plus tard, en 1958, par l’éditeur du livre d’Henri Alleg sur le même sujet: La Question. La torture peut-elle être considérée comme un mal nécessaire à la lutte contre le terrorisme? Français Mauriac choisit de répondre non.

Archive:

“Je hais cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extrême de tous les vices.” Montaigne (Livre II, Ch. 11). “C’est à Moi que vous l’avez fait.” Matt. XXV, 40.

– Vous seul pouvez parler… Vous seul.
Je détourne la tête. Que de fois l’aurai-je entendu ce “vous seul”! Mes ennemis croient que je cède à la passion d’occuper la scène. Je soupire:
– Il faudrait des preuves. On n’a jamais de preuves.
– Moi, j’ai vu, dit l’homme.
Je l’observe à la dérobée: je connais bien ce regard: celui de mon ami R., celui de ce prêtre de la Mission de France qui travaille dans la région de Constantine, le regard de ceux qui ont vu de leurs yeux, qui ne peuvent plus penser à rien d’autre ; toutes les fleurs du monde sont flétries pour eux. Des obsédés, bien sûr. Moi-même, je commence à la subir, cette obsession, mais un écrivain est habile à s’évader. J’insiste, presque suppliant :
– À quoi bon, puisque “ça” ne laisse pas de traces!
– Ils n’ont pas renoncé aux coups de nerf de boeuf, vous savez! Mais la baignoire, ou plutôt le baquet d’eau sale où la tête est maintenue jusqu’à l’étouffement, mais le courant électrique sous les aisselles et entre les jambes, mais l’eau souillée introduite par un tuyau dans la bouche jusqu’à ce que le patient s’évanouisse…
– Ce n’est pas possible, dis-je.
– Mais oui: comme pour la Brinvilliers, comme pour Damiens… Cela ne laisse guère de traces en effet, non plus que les goulots de bouteille enfoncés…

Je l’interromps:
– Je sais… d’autres m’ont raconté. Mais pourquoi? pourquoi?
– Il s’agit d’obtenir des suspects (et je ne prétends certes pas qu’ils soient tous innocents) l’aveu de leur participation directe ou indirecte au terrorisme. Mais surtout, on attend d’eux qu’ils dénoncent leurs camarades. Je me rappelle celui qui avait fini par céder: il était fou de désespoir et de honte: “Je suis déshonoré, gémissait-il, je les ai livrés…”. Songez que ces tortures sont coupées d’interrogatoires qui se prolongent durant des heures et on les laisse presque toujours sans nourriture. Alors ils signent n’importe quoi.

– Mais… les juges?
– Oh! avant de les conduire au palais de Justice, on rend les victimes présentables… Un rien de toilette, quoi! Il n’empêche qu’au début de novembre les comparutions avaient lieu très tôt ou très tard pour qu’il n’y eût pas de témoins. Le 12 novembre à 7 heures du matin, ma femme, qui faisait le guet, a tout de même vu des garçons encore tout sanglants, à leur entrée chez le juge.
– Sans avocat? Je croyais que la présence de l’avocat était exigée par la loi.
– Nous ne sommes prévenus ni de l’heure ni du jour de la comparution. Pour avoir quelque chance d’assister un client, j’ai dû faire le guet, moi aussi, à la porte du juge: oui, huit heures d’affilée…
– La police a donc le droit de détenir un individu plus de vingtquatre heures sans le déférer au magistrat? On m’avait pourtant dit…
– L’article 114 du code pénal réprime en effet la séquestration arbitraire.

– Mais là encore, comment faire la preuve?
– Oh! très aisément ; il suffit de rapprocher deux dates: celle de l’arrestation et celle du mandat de dépôt ou de l’ordonnance de mise en liberté.
– Alors pourquoi ne pas déposer plainte?
– Croyez-vous que les victimes s’en privent? Des plaintes? Combien n’en a-t-on pas déposé! Aucune n’a jamais été instruite. Vous entendez bien: aucune, à ma connaissance, du moins. Pauvres “citoyens français”! Ils n’ont pas plus de recours que nos “protégés”.
– Écoutez, je me rappelle qu’une fois au moins vous vous êtes trompé. France-Maghreb était intervenu en faveur de Moulaï Merbah, secrétaire général d’une fraction du MTLD. Le ministre de l’Intérieur a eu la preuve qu’il s’agissait d’une erreur, que ce suspect n’avait pas été torturé.

– Oui, et Mitterrand était de bonne foi. C’est lui qui a été dupe. Je connais bien toute l’histoire: Moulaï Merbah ne fut conduit devant le doyen des juges d’instruction que le 5 novembre et ce fut le 9 que son avocat, depuis cinq jours à Alger, put enfin communiquer avec lui et apprit de sa bouche les tortures qu’il avait endurées. Son dos était couvert de plaies ouvertes ou à peine fermées. Un gardien de prison affirma que l’accusé était dans cet état-là lorsqu’il avait été écroué. Mais le médecin légiste, invité à l’examiner, fut d’avis que Moulaï Merbah se portait le mieux du monde: c’est ce certificat qu’a eu entre les mains le ministre de l’Intérieur.

– Vous voyez! La preuve irrécusable fera toujours défaut.
– Non! Pour beaucoup de cas, nous avons des témoins. Ma femme a vu la poitrine blessée d’Abd el-Haziz. Le juge a consenti à appeler un médecin légiste, mais non à ce que l’examen ait lieu en présence d’un professeur de la Faculté d’Alger. Je pourrais vous raconter l’histoire d’Adad Ali, conseiller municipal d’Alger, dont journalistes, avocats, magistrats qui se trouvaient dans le couloir quand on l’amena, constatèrent l’état d’hébétude. À la face, aux jambes, les traces de coups étaient visibles. Le juge convoqua sur l’heure un médecin. Et Laichaoui, l’ami de Mme Mounier, de Domenach, du professeur Madouze, comment douterions-nous de sa parole quand il raconte ce qu’il a subi?

Nous nous taisons. L’homme rêve un instant, puis il dit:
– La détention en elle-même, quelle torture! On parle d’Oudjda. Si vous connaissiez la prison de Tizi-Ouzou! Les détenus y sont parqués à soixante et onze dans des pièces de cent cinq mètres carrés. Il leur est interdit d’ouvrir la bouche, fût-ce pour prier. Des “droit commun” les surveillent: l’école de Himmler, quoi! Quel héritage!
Encore un silence et j’entends de nouveau l’éternelle parole:
“Vous seul… Si les gens savaient… Vous, ils vous croiront.”
Je secoue la tête:
– Mais non! ils s’irritent au contraire de ce qu’on les oblige à voir ce qu’ils sont résolus à ignorer. Ils admettent que toute civilisation repose sur une horreur cachée: prostitution, traite des femmes, police des moeurs, maisons de correction, geôles pour les fous et les idiots, toutes les tortures: c’est le mal nécessaire. Malheur à qui ose en parler ouvertement! Les Aztèques scellaient des débris humains dans les pierres du temple élevé à la gloire du dieu Soleil.

– Mais nous ne sommes pas des Aztèques.
– Non, bien sûr! Nous sommes les Français de cette France dont les meilleurs fils, de génération en génération, ont mieux compris qu’aucun autre peuple et mis en pratique le Sermon sur la montagne, Nous sommes cette France qui a proclamé les Droits de l’Homme à la face d’une Europe enivrée.
– … Oui, et dire que, pour la plupart de ceux que nous faisons souffrir, la France reste cette France-là!
– Les bourreaux n’auront donc même pas l’excuse des conquérants, car ce n’est pas par la force, c’est par son message humain que la France reste conquérante: en la déshonorant, ils la désarment.

Il soupire: “Les bourreaux perdront tout!” Il se lève, me tend la main, hésite et d’une voix timide:
– Avez-vous lu mon livre sur les Malgaches?
Je baisse la tête. Il insiste:
– Les parlementaires malgaches… Ils sont innocents, vous savez! Ils souffrent depuis des années. L’un d’eux s’affaiblit, va peut-être mourir. Ce sont des chrétiens, vos frères. Vous devriez…
Je réponds: ” Oui… oui… ” Je l’accompagne jusqu’à la porte. Me voici seul. J’ouvre distraitement l’album des disques de Mozart, les Sonates pour piano interprétées par Gieseking, que J… m’a rapporté de New York. J’en choisis un… Mais non: l’horreur de ce que j’ai entendu emplit encore la pièce. Cette musique du ciel n’est pas pour moi. Je suis comme un homme qui a pris part, sans le vouloir, à un crime et qui hésite à aller se livrer.

 

Extrait de Algérie, la désillusion, L’Express Roularta éditions, 2011.

Comments

comments