1769 | Egypte: L’armée du vice roi Méhémet Ali

 Voici une brève description de l’émergence d’une armée redoutable durant la première moitié du XIXe siècle. La tentative de Mehmed Ali de créer pratiquement ex-nihilo une armée puissante et l’infrastructure économique nécessaire à son entretien, était par certains aspects annonciatrice de la politique que suivirent d’autres autocrates moyen-orientaux plus d’un siècle plus tard.

                                                                          Adrien Fontanellaz 

   L’apparition du nizam-i cedid en Egypte dans la première moitié du XIXe siècle est intimement liée au destin d’un personnage atypique; Mehmed Ali. Ce dernier naquit en 1769,  la même année que Napoléon Bonaparte, à Kavala, un port de pêche sur les côtes de la mer Egée. Issu d’une famille albanaise, Mehmed Ali exerça la profession de commerçant de tabac avant de s’engager dans l’armée ottomane. C’est en tant que jeune officier qu’il arriva en Egypte au sein d’un contingent albanais faisant partie des troupes dépêchées par la Sublime porte pour reprendre possession de la province brièvement et partiellement conquise par les français. Déterminé et fin politique, Mehmed Ali parvint à évincer ses rivaux et à se faire reconnaître en 1805 comme vice-roi par le sultan, pour le compte duquel il devrait gouverner ce qui constituait alors la plus vaste province arabe de l’empire ottoman.

 
Portrait de Mehmed Ali en 1841 (via wikipedia)

   Son ambition ne se limita pas à ce statut et il n’eut de cesse durant son règne de tenter d’accroître son autonomie et ses prérogatives vis-à-vis du palais de Topkapi, cherchant notamment à rendre son titre héréditaire. Pour le vice-roi, obtenir de telles concessions du sultan nécessiterait de disposer de troupes efficaces, nombreuses, et surtout, loyales à sa personne. C’est pourquoi la constitution d’une telle armée fut son objectif prioritaire durant la plus grande partie de son règne.

   Progressivement, et au fur à mesure que son contrôle sur la province s’affermissait, le vice-roi se lança dans une série de réformes administratives destinées à augmenter ses revenus. A partir de 1813, un cadastre fut établi dans le but d’optimiser la taxation des productions agricoles, qui constituait la source principale des revenus de la province. L’abolition du Iltzam (une taxe sur la paysannerie) fut largement compensée par la fin des exemptions fiscales dont bénéficiaient les terres appartenant aux mosquées et aux fondations religieuses et par l’élimination de certains échelons intermédiaires chargés de prélever l’impôt. Les paysans eurent bientôt l’obligation de vendre leurs produits commercialisables à des monopoles, et ce à des prix fixés par l’Etat. La trésorerie bénéficia non seulement de ces réformes et d’une lutte féroce contre la corruption, mais aussi de l’expansion des terres cultivées et du développement du réseau d’irrigation qui eurent pour effet d’accroître la base fiscale de la province. Des revenus supplémentaires découlèrent de l’introduction à grande échelle, à partir de 1821, de variétés de coton à fibres longues. Ainsi, les revenus de l’Etat passèrent de huit à cinquante millions de francs entre 1805 et 1821. Le creusement d’un canal de 72 kilomètres de long reliant Alexandrie au Nil entre 1817 et 1820 démontra que Mehmed Ali tenait fermement l’Egypte sous sa férule. En effet, outre son coût de 7.5 millions de francs, l’ouvrage nécessita la mobilisation de dizaines de milliers de fellah astreints à la corvée.

    Plusieurs causes différentes furent sans doute à l’origine de la décision de Mehmed Ali de fonder une armée crée sur le modèle occidental. Lors de ses premières années en Egypte, il eut l’occasion de constater l’efficacité de l’armée d’Orient française, mais aussi celle des troupes britanniques dépêchées en Egypte. De plus, l’empire ottoman s’était lancé bien plus tôt dans un important effort de modernisation de son armée. Ces réformes, connues sous le terme de nizam i-cedid, ne purent être menées à terme du fait de la résistance des segments les plus conservateurs de l’Etat, à commencer par le corps des Janissaires. Les forces turques dépêchées par la Sublime porte et vaincues par l’armée d’Orient comprenaient un détachement de 4’000 soldats entraînés à l’européenne, dont la valeur au combat s’avéra meilleure que celle de leurs frères d’armes aux méthodes plus traditionnelles. Mehmed Ali ne fut par ailleurs pas le premier à tenter de lever des troupes formées à l’occidentale dans le pays. Les Français avaient en effet levé une unité recrutée parmi la communauté copte locale, alors que le vice-roi précédent, Husrev Pacha, avait confié à des militaires hexagonaux l’entraînement de sa garde personnelle, composée de Mamelouks, en 1802.

   Dans les années qui suivirent son arrivée au pouvoir, les troupes de Mehmed Ali étaient composées principalement de Mamelouks et de soldats albanais. Les Mamelouks, une caste de guerriers qui avaient contrôlé l’Egypte pendant des siècles, s’avéraient, en tant qu’ancienne élite politique, prompts à contester le pouvoir du vice-roi. En 1811, ce dernier établit de manière brutale son autorité en faisant massacrer les principaux chefs mamelouks par ses troupes albanaises. Quatre ans plus tard, Mehmed Ali tenta d’imposer à ces dernières un entraînement à l’européenne, mais les résultats s’avérèrent immédiatement désastreux. Un complot visant à l’assassiner échoua de justesse peu après l’annonce de la réforme, et les soldats se répandirent dans les rues du Caire avant de se livrer au pillage. Ces troupes tendaient en effet à considérer le vice-roi comme un primus inter pares bien plus qu’un chef détenteur d’une autorité absolue. Cependant, ses soldats albanais lui étant indispensables, Mehmed Ali ne pouvait les discipliner à l’aide des méthodes expéditives utilisées contre les Mamelouks. Ceux-ci constituaient en effet un élément essentiel des différents corps expéditionnaires qu’il envoya dans le Hedjaz pour lutter contre les Wahhabites sur demande du Sultan, aux côtés de fantassins turques et de cavaliers libyens.

   Déterminé à se constituer une armée entraînée à la guerre moderne et fidèle à sa propre personne, le vice-roi se tourna alors vers une nouvelle source de soldats. Une première expédition commandée par un de ses fils fut envoyée vers le Soudan. Elle comprenait 4’000 hommes et douze canons, commandés par un ancien lieutenant des marines américains converti à l’Islam. Sa mission première était de capturer un maximum d’esclaves noirs et de les déporter en Egypte, où ils formeraient les recrues nécessaires à la nouvelle armée. Paradoxalement, Mehmed Ali tentait ainsi de fonder cette dernière en recourant à une méthode de recrutement similaire à celle des Janissaires plusieurs siècles auparavant. Les captifs furent envoyés depuis le Soudan vers Assouan, dans un camp où ils étaient triés, les plus forts étant conservés alors que les plus faibles étaient expédiés vers le marché aux esclaves du Caire pour y être vendus. La mortalité extrêmement élevée parmi les prisonniers rendit cependant toute l’entreprise vaine. Seuls 3’000 hommes étaient encore en vie en 1824, sur les 20’000 capturés entre cette année-là et 1820, et ce malgré la tentative du vice-roi d’engager des médecins américains spécialisés dans la traite. Pour le vice-roi, le retour sur investissement était nul, le nombre de soldats incorporés de la sorte comblant à peine les pertes subies par les différents corps expéditionnaires envoyés au Soudan. De cet échec découla, à titre d’expédient, la conscription de 4’000 fellah pour une durée de trois ans. Il s’agissait d’une petite révolution car jusque-là, un paysan surpris en possession d’armes était passible de la peine de mort.

   A cette époque, l’Egypte comprenait environ cinq millions d’habitants, et au début des années 1820, faute d’alternatives, le vice-roi décida de prélever sur cette population les effectifs nécessaires à son armée. Les paysans étant naturellement réfractaires à être éloignés de leurs villages, le gouvernement ne tarda pas à faire appel à la presse. Des soldats encerclaient les habitations et emmenaient de force les hommes valides. Les responsables locaux ayant des quotas à remplir, il était fréquent que les recrues ne correspondent pas aux critères de l’armée, alors que l’absence d’examens médicaux contribuait à accentuer le problème. Afin de rationaliser l’organisation du recrutement, les autorités lancèrent un premier recensement de la population en 1827. Par ailleurs, des mesures drastiques furent mises en place pour lutter contre les désertions. Les futurs soldats furent systématiquement tatoués sur les bras ou les jambes afin d’être facilement identifiables. Les recrues étaient ensuite emmenées dans des camps où débutait leur entraînement militaire.

  La rapide montée en puissance du nizam-i cedid entre 1820 et 1836 fut accompagnée par le développement de manufactures consacrées à son équipement. La main d’œuvre nécessaire à ces établissements était fournie au besoin par la presse, alors que jusqu’en 1826, leur gestion était aux mains d’administrateurs payés directement par l’Etat. Malgré les efforts entrepris, en 1836, l’industrie provinciale ne put fournir qu’une fraction des 6.5 millions de pièces d’habillement requises pour équiper la troupe.

 
Plan d’une manufacture de poudre au Caire (via Al-Ahram)

   Disposer d’un grand nombre de soldats entraînés et équipés était cependant insuffisant pour disposer d’une armée efficace. Il fallait y ajouter un corps composé d’officiers capables et familiers avec les tactiques européennes, alors qu’il restait impensable de promouvoir des fellahs au sein de l’encadrement. En effet, l’armée reflétait strictement la hiérarchie sociale en vigueur dans la province. Les postes à responsabilité revenaient à des membres de l’élite turco-circassienne alors que la langue de commandement était le turque. Deux écoles militaires furent crées dans la région d’Assouan dans le but de développer un tel corps d’officiers en formant de jeunes Mamelouks au service du vice-roi. Une académie d’artillerie et une autre de cavalerie suivirent en 1831. Des vétérans français et italiens des guerres napoléoniennes furent recrutés à partir de 1820 comme enseignants; le plus célèbre d’entre eux étant le colonel Octave Joseph Anthelme Sève, qui connut ensuite une carrière brillante au service du vice-roi, finissant commandant en second de l’armée sous le nom de Suleyman Pacha. Ces aventuriers furent ensuite rejoints par une mission militaire française officielle en 1825. Celle-ci était dirigée par le général Boyer, un ancien de l’armée d’Orient. Ces écoles militaires n’étaient cependant qu’une partie de l’effort consenti pour disposer des cadres, médecins et ingénieurs indispensables à la nouvelle machine de guerre. De 1811 à 1836, 67 écoles diverses furent ouvertes dans la province, et de manière significative, toutes dépendaient du département militaire du gouvernement. De manière similaire, les premiers hôpitaux modernes dans la province étaient tous militaires. Néanmoins, former un corps d’officier apte à mener une guerre au moyen des nouvelles méthodes s’avéra être une tâche plus difficile que d’inculquer aux soldats l’usage du mousquet où la manœuvre en formation, en partie parce que les vieilles habitudes avaient la vie dure et que de nombreux cadres étaient corrompus. Par contre, la chance allait permettre au vice-roi de contourner un obstacle qui aurait pu s’avérer insurmontable ; trouver un général qui soit à la fois d’une fidélité absolue tout en étant capable de diriger efficacement sa nouvelle armée. Hors, un de ses propres fils, Ibrahim Pacha, allait se révéler être un grand chef de guerre, à la fois proche de ses hommes et brillant tacticien.

   L’augmentation constante des revenus de la province et le recours à la conscription forcée permirent à Mehmed Ali de disposer d’une armée dont les effectifs atteignirent 130’000 hommes en 1837. Ceux-ci étaient répartis entre trente régiments d’infanterie, quinze régiments de cavalerie, quatre régiments d’artillerie à pieds, deux régiments d’artillerie à cheval, deux régiments et cinq bataillons de vétérans, en réalité des troupes de garnison et quelques unités de sapeurs. Sur ce total, trois régiments d’infanterie et deux de cavalerie appartenaient à la garde du vice-roi. A ce moment, ces troupes étaient casernées en Egypte, en Syrie, dans le Hedjaz, en Crête et au Yémen. L’organisation des régiments (alay) d’infanterie était inspirée du modèle ottoman, avec quatre bataillons (orta) de 816 soldats et officiers, pour un total de 3264 hommes.

Mehmed Ali, Ibrahim Pacha et le colonel Sève (via wikipedia)

   Les craintes qu’auraient pu entretenir le vice-roi sur la loyauté de ses soldats recrutés de forces disparurent très tôt après la création de la nouvelle armée. En 1824, des unités formées de soldats égyptiens réprimèrent impitoyablement une révolte paysanne en Haute-Egypte. Ironiquement, celle-ci avait pour origine le refus de la conscription forcée. Les soldats tuèrent environ 4’000 paysans en deux semaines. L’efficacité des nouvelles troupes sur le champ de bataille fut révélée un an plus tôt lorsque un des nouveaux régiments, fort de 2’500 soldats, fut dépêché dans le Hedjaz directement depuis son camps d’entraînement en Haute-Egypte pour faire face à une recrudescence des hostilités avec les tribus wahhabites. L’unité y écrasa un nombre d’ennemis dix fois supérieurs lors d’un bref combat; une performance bien meilleure que celle des troupes dépêchées jusque-là par Mehmed Ali. Le nizam-i cedidcontinua à s’illustrer lors des campagnes menées par le vice-roi, que ce soit lors de la guerre d’indépendance grecque, de la conquête de la Syrie, ou encore lors des batailles livrées contre l’armée ottomane, comme à Konya le 21 octobre 1832, où 15’000 soldats égyptiens commandés par Ibrahim Pacha vainquirent une armée deux fois plus importante dépêchée par la Sublime porte.

   Paradoxalement, ce fut l’efficacité même de son outil militaire qui finit par faire obstacle aux ambitions de Mehmed Ali. En menaçant de mettre à mal l’équilibre régional, il causa l’intervention des grandes puissances, dont découla l’abandon de la Syrie et la réduction du format de l’armée à 18’000 hommes en 1841. Cependant, l’on peut se demander si la paysannerie égyptienne, sur laquelle reposait l’ensemble de l’édifice, aurait pu soutenir l’existence d’une armée de cette taille indéfiniment, surtout si l’on tient compte du fait que sa montée en puissance fut accompagnée de la création d’une marine importante. En 1831 déjà, le prétexte à l’invasion de la Syrie était de récupérer les milliers de réfractaires égyptiens qui s’y étaient réfugiés. Si les velléités d’extension territoriales du vice-roi s’avérèrent vaines, ses aventures militaires lui permirent d’obtenir de de la Sublime porte une concession essentielle ; la transmission de son titre à ses descendants. Ironiquement, les nationalistes égyptiens, qui mirent fin à sa dynastie un siècle plus tard se revendiquèrent de son héritage de modernisateur.

Bibliographie

Khaled FamyAll the Pasha’s Men: Mehmed Ali, his Army and the Making of Modern Egypt, Cambridge University Press, 1998.

Andrew Mc Gregor, A Military History of Modern Egypt: From the Ottoman Conquest to the Ramadan War, Praeger, 2006.

Abdel-Moneim El-Gemeiy, Educating Egypt, in Al-Ahram Weekly on-line.http://weekly.ahram.org.eg/2005/766/sc2.htm

Pascale GhazalehIndustrious beginnings, in Al-Ahram Weekly on-line.http://weekly.ahram.org.eg/2005/766/sc2.htm

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