5 Mars 1946 | Début de la guerre froide: L’Afrique, victime collatérale

De l’endormissement au réveil douloureux

L’ère des indépendances en Afrique et l’émergence politique des nouveaux États africains coïncida avec le contexte international de guerre froide. Ce fut incontestablement une période déterminante dans le processus de développement de ces pays. Ce n’est qu’à partir des années soixante qu’on peut parler d’aide à l’Afrique au sens propre. L’une des principales caractéristiques de la période, c’est l’« internationalisation » de l’Afrique qui, soudain propulsée sur la scène d’un monde idéologiquement coupé en deux, ne sut ni prendre conscience d’elle-même ni trouver sa marque de façon résolue, politiquement ou économiquement. Ainsi ballottée d’Est en Ouest, sans traditions politiques ni bases économiques sûres, l’Afrique se laissa bercer à l’ombre de l’aile de chacun des deux blocs. Il s’est ensuivi une perte de conscience de soi et un long endormissement qui portait en germes des lendemains difficiles.

Les anciennes puissances coloniales d’Europe ont été ainsi dépossédées de l’unique clef de l’unique entrée de leurs anciennes possessions. Le temps du monopole sur les colonies est désormais révolu, de même le pacte colonial qui garantissait l’exclusivité des rapports métropole-colonies. Ces colonies, leur chasse gardée d’hier, ont désormais mille portes ouvertes aux quatre vents, au monde : aux États-Unis comme au Canada, à l’Australie comme à la Chine, auDanemark et à Israël comme à Cuba, au Brésil… La chasse gardée d’hier est devenue la chasse ouverte d’aujourd’hui, la chasse à courre de la guerre froide. L’aide devient internationale. Les offres et les capitaux affluent, eux aussi des quatre coins du monde et pénètrent par tous les pores de l’Afrique, comme autant de soporifiques. C’est sous ce flot de sollicitude et de devises que l’Afrique entrera lentement, imperceptiblement dans un sommeil sans rêves.

Au sein du bloc soviétique, sous la dictée de Moscou, les différents pays qui le composent se livrent à une surenchère de l’aide sans conditions, de prêts sans contrepartie, de dons sans droit de regard, aux États africains fraîchement souverains. Aussi bien la Hongrie que l’Union soviétique elle-même, aussi bien la Pologne que la Bulgarie ou la RDA… tous participeront sans compter au grand ballet bien réglé de l’aide financière, de l’assistance technique et du don.

La Chine populaire, pour s’émanciper davantage de la tutelle de Moscou, et comme pour en donner les preuves, procéda, à partir de 1961, à une intensification sans précédent de son aide à l’Afrique, autre occasion pour elle de prendre le dessus sur sa grande rivale du bloc communiste. Des monuments grandioses furent érigés dans plusieurs capitales africaines, des routes ouvertes, des ponts construits, fruit de la sollicitude chinoise. Aux assauts d’amabilité et d’amitié de la Chine communiste répondaient sur le continent africain, les démonstrations de générosité et d’attention bienveillante de laChine nationaliste.

De son côté, le bloc de l’Ouest ne fut pas en reste, États-Unis en tête, parfois par Banque mondiale et Fonds Monétaire International interposés, tentait de tirer la couverture à lui, en tentant d’étouffer la conscience africaine sous un flot de devises et d’appâts.

Ainsi, alors que le monde entier se voyait propulser par un élan de croissance et de prospérité économique pendant la période dite des trente glorieuses (de 1945 à 1975), l’Afrique sommeillait, profondément, sous les ailes déployées du monde développé, bercée de discours mielleux et gavée de sucreries empoisonnées.

La guerre froide fut pour beaucoup, responsable indirectement du retard de l’Afrique, contrairement à ce qu’on serait tenté de croire. En flattant les Africains et leurs dirigeants au moyen de l’aide facile sans contrepartie, lesdeux blocs ont endormi leur conscience, les détournant de leurs réalités et d’une réflexion salutaire sur eux-mêmes et sur l’état de l’Afrique. Les motivations premières des pays développés des deux blocs, principalement les États-Unis et l’Union soviétique, n’étaient pas de promouvoir undéveloppement véritable du continent africain (ils l’auraient pu s’ils l’avaient voulu car ils en avaient les moyens), mais de gagner le maximum d’espace politique et idéologique possible, tout en s’assurant la maîtrise des ressources naturelles. La longue guerre civile angolaise à partir 1975 en est – parmi d’autres – une illustration parfaite ; chacun naviguant dans ce bourbier entre les dirigeants de l’Angola et les maquis de l’Unita, à la fois sur les tableaux politique et idéologique et surtout sur le tableau économique, autour des puits de pétrole et des mines de diamant du pays. Entre-temps, les dirigeants officiels et les maquisards de l’Angola, dans leur affrontement fratricide, font sombrer leurs populations et leur pays dans les affres de la misère et du sous-développement tandis que les fournisseurs d’armes, à l’Est comme à l’Ouest, tels des sangsues, pompaient les richesses du pays, s’engraissaient du sang de ses habitants et s’endormaient, la conscience tranquille, au sommet de leurs montagnes de dollars, se réveillaient et bâillaient en s’écriant « vive l’Angola ! ».Les Soviétiques, en débarquant en Afrique jurèrent de laver l’outrage fait au continent par les colonialistes occidentaux exploiteurs ; ils le laissèrent en ruines, exsangue et désemparé.

Quels pays occidentaux et du bloc communiste se souciaient des droits de l’homme ? On a même entendu affirmer que la démocratie n’était pas faite pour l’Afrique, parce que denrée trop chère pour ses habitants. Aucun Africain n’a relevé le propos et porté la contradiction ; ni les intellectuels et ni les dirigeants. Preuve s’il en est de l’hypnose opérée sur la conscience africaine par la magie des protagonistes de la guerre froide qui, en remplissant l’escarcelle des dirigeants africains, fussent-ils les pires dictateurs et les plus véreux, ne leur laissaient qu’une seule consigne, veiller docilement sur leurs peuples asservis et sur les intérêts des maîtres (de l’Est ou de l’Ouest). On caressait l’élite africaine dans le sens du poil, afin que tout soit lisse et doux, léthargique et muet à souhait, au moyen de propos lénifiants et de pratiques corruptrices.

La durée d’un tel système où tout le monde était gagnant, hormis les peuples africains et l’Afrique, du début des années 60 au début des années 90, permit d’enfouir au plus profond la conscience et la capacité de réaction des Africains. L’habitude de la passivité intellectuelle et l’appât du gain facile sont source de corruption, donc vecteur de gangrène sociale et de sous-développement. C’est cette culture de la passivité qui nourrit l’esprit de mendicité, celui de la main tendue et induit la mercantilisation des consciences qui constitue aujourd’hui le noyau du mal africain.

Les principaux dirigeants des deux blocs (Est et Ouest) en gommant systématiquement de leurs préoccupations et de leurs projets d’aide à l’Afrique toute référence aux droits de la personne ont-ils aidé les Africains à préparer leur avenir ? Ainsi le bouffon sanguinaire Idi Amin Dada fut adoubé par la Grande Bretagne afin qu’il massacre en toute tranquillité son peuple et pollue l’Afrique. De même l’Empereur en carton, Jean Bedel Bokassa, fut intronisé par la France avec pompe et éclat, comme fut adulé Mobutu, l’homme aux mains rouges de sang pour qui les États-Unis, la France, la Belgique, avaient, des années durant, des attentions toutes particulières.

Comment concevoir une telle surdité et justifier une si flagrante cécité de la part d’États qui ont fondé leur identité sur la démocratie et fait du respect desdroits de l’individu l’une des valeurs centrales de leur système politique et social ? Cynisme d’État ou conviction sincère de l’inadaptabilité de la démocratie à l’Afrique et au tempérament africain ? Quant au fond, comment peut-on écarter tout un continent de l’une des caractéristiques essentielles de lacivilisation ? La démocratie a-t-elle une couleur ? Doit-elle être blanche ou ne pas être ?

 

  De: (Tidiane Diakité, L’Afrique et l’aide ou comment s’en sortir, L’Harmattan)

Comments

comments