2 Mars 1960 | Cameroun: La « guerre révolutionnaire » française en pays Bamiléké

« Ils ont massacré de 300 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. Sagaies contre armes automatiques. Les Bamilékés n’avaient aucune chance. (…) Les villages avaient été rasés, un peu comme Attila » témoigne le pilote d’hélicoptère Max Bardet…

 Le 1er janvier, il y a tout juste un mois, nous aurions pû célébrer la « fête de l’indépendance » camerounaise (1er Janvier 1960) en même temps que la nouvelle année.

Comment s’est passé « la décolonisation » au Cameroun, que bien trop de nos concitoyens (et de nos politiciens…) semblent totalement ignorer ?

Combien savent que le livre de Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, a été interdit en France à sa parution (1972) ?

Quand saura-t-on avec exactitude le nombre de personnes (principalement des Bamiléké) massacrés par l’armée française au Cameroun, avec l’extermination au napalm des populations [7], les exécutions sommaires, la torture, les mises à feu de villages : Petit retour sur les techniques française de « Guerre contre révolutionnaire » (ou « anti-subversive »), ces techniques qui ont servi au Rwanda (La théorie de la guerre révolutionnaire, Gabriel Péries) il y a tout juste quinze ans après avoir été exportées en Amérique Latine.

On parle généralement de 100 000 à 400 000 personnes massacrées par l’armée française au Cameroun…

« (…) des villages entiers de l’Ouest ont été rayés de la carte à cause des tueries à grande échelle perpétrées par l’armée coloniale française » Le chef Bamendjou [8]

Le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Cameroun nous donne donc l’occasion de revenir sur l’histoire des massacres qui y ont été commis par l’armée française à travers un documentaire de Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf diffusé par Arte qui revient sur cette « décolonisation » du Cameroun.

On y retrouvera une interview de Pierre Messmer, aujourd’hui décédé, [9] qui continue de justifier les moyens employés au Cameroun (et donc les gigantesques massacres).

 

Tout comme il justifiait les agissements français durant la guerre du Biafra (ou « guerre civile du Nigeria »), et le soutien apporté par la France – sous couvert d’humanitaire et avec Kouchner, déjà – aux sécessionnistes entre mai 1967 et janvier 1970 : plus de deux millions de personnes environ mourront de faim.

Interrogé par Joël Calmettes dans son film Histoires secrètes du Biafra, Foccart s’en va-t-en guerre, Messmer justifiera devant les caméras la nécessité de l’époque d’affaiblir le géant Nigérian (anglophone), rappelant au sujet des millions de morts qu’aura coûté le soutien de la France aux sécessionnistes « qu’on ne peut pas faire d’omelette sans casser des oeufs… »

Voici donc un long extrait du film de Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf, « Cameroun, Autopsie d’une indépendance » :

Officiellement le Cameroun accéda à l’indépendance le 1er janvier 1960, sans heurt. Jusqu’à aujourd’hui, l’idée d’une décolonisation douce en Afrique noire demeure répandue ; elle s’y distinguerait des conflits sanglants d’Indochine et d’Algérie.

 

Ce film revient sur une guerre occultée.

En 1948, Ruben Um Nyobé, en révolte contre l’arbitraire colonial et le code de l’indigénat, fonde l’UPC (Union des Populations du Cameroun), le premier parti politique camerounais. Il revendique une indépendance sans violence. En 1952, il obtient d’être entendu à l’ONU.

Son voyage à New York soulève l’enthousiasme des Camerounais, mais suscite l’inquiétude des responsables français. En 1955, l’UPC est interdit, et ses dirigeants, pour la plupart, arrêtés ; Um Nyobé, passé entre les mailles du filet, entre dans la clandestinité.

Haut commissaire du Cameroun de 1956 à 1958, Pierre Messmer a pour mission de mener le pays à l’indépendance – mais une indépendance sur mesure pour la France qui n’a pas renoncé à son empire. Le peuple est autorisé à voter au suffrage universel, mais ses élus ne pourront gérer que les affaires courantes, Paris conservant la mainmise sur la monnaie, la politique étrangère, la défense et les matières premières stratégiques.

L’UPC appelle à l’abstention, mais des membres de l’aile dure du parti assassinent deux candidats soutenus par la France. Dès lors, Pierre Messmer met en oeuvre des méthodes bien rodées en Indochine : arrestations et tortures des « insurgés », regroupements de population, destructions de villages abritant des opposants, bombardements – y compris au napalm (« ce n’est pas important », commente Messmer avec désinvolture).

En 1958, l’armée française abat Um Nyobé ; en 1960, Félix Moumié, le représentant de l’UPC en exil, est empoisonné à Genève. Entre-temps, la France donne au pays son indépendance avec l’homme qu’elle a choisi : le 1er janvier 1960, Ahmadou Ahidjo devient le premier président camerounais. Il signe des accords qui obligent le pays à accorder aux Français des concessions sur les matières premières, et d’autres qui autorisent l’ambassadeur de France au Cameroun à faire appel à Paris en cas de troubles. L’armée française continue de superviser une répression terrible dont le mot d’ordre sera jusqu’en 1970 « tuez les tous », comme l’a résumé l’écrivain Mongo Beti.

De toute évidence, l’auteur de « Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation » (La Découverte) a inspiré Gaëlle Le Roy et Valérie Osouf, les réalisatrices de ce documentaire fouillé et solide.

Parmi tous les témoins convoqués pour rendre compte de cette douloureuse histoire, Pierre Messmer, décédé en 2007, est le plus édifiant : à un demi-siècle de distance, il continue de justifier les moyens employés au Cameroun.


CAMEROUN : AUTOPSIE D’UNE INDÉPENDANCE

Article paru sur le site de Bonaberi.com suite au documentaire diffusé par Arte« Autopsie d’une indépendance ».

Par Nkwayep Mbouguen

Le Cameroun est un des pays les plus pacifiques d’Afrique sub-saharienne, l’un des rares à n’avoir jamais connu la guerre. Voici en résumé l’image que notre génération qui n’a pas connu l’époque des indépendances se fait de notre cher et beau pays. Pourtant et malheureusement, la réalité se fait beaucoup plus macabre que cette vision utopique d’un pays qui semble prôner la stabilité.

Arte a publié lundi dernier un poignant reportage intitulé « Cameroun : autopsie d’une indépendance ». Ce reportage apporte un réel éclairage sur une partie de l’histoire du Cameroun, plus particulièrement de l’époque d’après guerre jusqu’à l’après indépendance, de 1950 à 1970.

20 longues et tumultueuses années pendant lesquelles contrairement à ce que semble dire le consensus, le Cameroun n’a pas été un pays de paix qui s’est dirigé vers une indépendance pacifique comme ont pu le faire des pays comme l’Australie ou le Canada ; bien au contraire, l’Afrique en miniature comme on aime à appeler le pays de nos pères a été secoué pendant cette période entre une France voulant asseoir sa domination et quelques nationalistes défendant les intérêts camerounais.

PIERRE MESSMER ET LE GÉNOCIDE BAMILEKE : « CE N’EST PAS IMPORTANT »

Très instructif et assez complet, ce reportage nous dévoile les points importants de l’indépendance camerounaise : comme Pierre Messmer a dans l’ombre, manipulé comme des marionnettes des pions importants qu’il a placés lui-même, et a peu à peu écarté tous ceux qui ne partageaient pas sa vision d’un Cameroun sous tutelle française.

Il éclaire par exemple les différentes étapes du démantèlement de l’Upc en s’attaquant aux pions importants de ce parti supra nationaliste : l’exil puis la mort suspecte de Félix Moumié, l’assassinat d’Um Nyobé dont le corps a ensuite été traîné de village en village, on y apprend comment les leaders de l’Upc ont les uns après les autres été « écartés » de la scène politique.

On y apprend aussi que le règne d’Ahidjo, tant encensé comparativement à celui de Paul Biya était loin d’être l’âge d’or qu’on a toujours cru qu’il était, le premier président ayant été placé par qui de droit et ayant inscrit son action dans la digne continuité de ce qui se faisait avant : répression, dictature et censure.

Ainsi, on y voit comment le 20 Mai 1960, derrière le décor joyeux et festif de la première fête nationale camerounaise, les cadavres jonchent les rues ça et là. Et bien sur, interdiction totale à tout journaliste de filmer ou retranscrire autre chose que les cortèges et différents festivals.

Via des témoignages poignants de personnes des deux camps ayant vécu à cette époque, on y découvre tous les points occultés de notre histoire, notamment le bombardement au napalm de l’Ouest camerounais, zone de résistance et de maquis. Un sourire mitigé, un témoin raconte comment ils surnommaient le napalm « acide », tant il brulait tout sur son passage. Un autre témoin affirme que Messmer ne pourra jamais fermement démentir l’existence de ce génocide et du bombardement de la zone bamileke.

La réponse du Français ne contredit pas cette allégation : ce n’est pas important.

C’est un documentaire à voir absolument, pour en apprendre un peu plus sur l’une des périodes les plus importantes de l’histoire camerounaise.


CAMEROUN

Pour la renaissance d’un rêve.

Hommage à Ruben Um Nyobé par Odile Tobner (Survie)

Le 13 septembre 1958 Ruben Um Nyobé tombait sous les balles de l’armée française dans la forêt, en pays Bassa, non loin de Boumnyebel, son village natal. Ses assassins avaient été guidés jusqu’à lui par les indications d’un traître. Ainsi s’achevait le destin aussi bref que fulgurant d’un homme d’exception, fauché avant d’avoir pu guider son pays, le Cameroun, sur le chemin de l’émancipation. Cinquante ans après, l’immense majorité des Camerounais végète toujours dans la misère sous le pouvoir qui a tué Um, l’alliance malfaisante de l’impérialisme et de la trahison.

Après 1945 la France, à peine sortie de l’épreuve de l’occupation, contre laquelle luttèrent les meilleurs des siens, jette toutes ses forces dans la guerre contre l’émancipation de ses colonies, endossant sans scrupule le rôle de l’oppresseur. L’histoire ne retient que ses défaites, en Indochine et en Algérie, devant la volonté irrépressible de la masse des colonisés d’accéder à leur propre existence. On passe sous silence la grande défaite de l’Afrique subsaharienne, vite décapitée de ses plus prestigieux leaders, Lumumba, Nkrumah, Um Nyobé. Lumumba, pendant quelques brefs instants, montra sa stature d’homme d’Etat. Nkrumah, avant d’être balayé, put cependant poser les jalons de l’avenir de l’Afrique. Mais Um Nyobé fut traqué et supprimé pour l’espoir qu’il portait. Il tomba le premier parce qu’il était à la pointe du combat.

C’est ainsi qu’il reste l’astre obscur des espérances assassinées. Le Cameroun officiel a enfoui sa mémoire dans l’oubli ou dans une caricature pire que l’oubli. La nation camerounaise – et africaine au-delà – historiquement unie par le plus fort des ciments, celui du partage d’un sort commun, a été lobotomisée de sa conscience et atomisée en mesquines luttes tribales. La première génération des résistants camerounais ignorait le tribalisme. Le pouvoir colonial les qualifiait de « détribalisés ». En essayant ainsi de les déconsidérer par cette appellation péjorative il montrait qu’il s’appuyait sur le tribalisme et sur les forces les plus réactionnaires pour contrôler le pays.

La victoire, amère, de Ruben Um Nyobé réside, cinquante ans après sa mort, dans l’échec patent de ceux qui l’ont tué, Français et Camerounais, et qui ont empêché le Cameroun de devenir un pays fort et prospère. Ce qui est apparaît clairement aujourd’hui au regard de l’histoire c’est qu’on a supprimé Um parce qu’il constituait un obstacle majeur à la perpétuation du pacte colonial. Après un demi-siècle le Cameroun n’est toujours rien d’autre qu’un réservoir de matières premières, qui vont s’épuisant. Les réseaux de transports et de communication sont désespérément réduits et détériorés, la population est oisive et misérable, l’éducation et la santé sont sinistrées et deviennent inaccessibles au plus grand nombre.

Mais les trafics, eux, ont prospéré. La forêt a engraissé une classe de prédateurs. Le pétrole a disparu sans laisser de traces, sauf dans les comptes bancaires de la mafia politico-affairiste. Une corruption généralisée gangrène l’Etat.

La chaîne du pouvoir, de la base au sommet n’a aucun sens du bien public mais uniquement celui de ses intérêts les plus grossiers. Elle est liée aux intérêts étrangers qui s’engraissent eux aussi impudemment. 
C’est ce Cameroun-là qui a profité de la mort de Um.

Odile Tobner

L’Espoir, vaincu, pleure. Charles Baudelaire

Le vrai rêve, celui qui distingue l’homme d’action, motive et sous-tend l’effort vers des desseins élevés, ceux qui libèrent l’esprit et donc le corps des souffrances inhérentes à la vie en ouvrant des horizons moins douloureux. Tchundjang Pouémi

__

A lire :

• Massacre en pays Bamiléké (Survie)

• BIYA : on entrevoit enfin le début de la fin ? (Propaglande.org)

• L’Assassinat de Felix Moumie – Répression féroce des mouvements indépendantistes (Propaglande.org)

• Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994) de Michel Sitbon à propos du livre de Gabriel Périès et David Servenay (Une guerre noire, La Découverte, janvier 2007)

• Main basse sur le Cameroun, Autopsie d’une décolonisation ratée

Véritable pamphlet contre le régime Ahidjo et « bible » de la décolonisation manquée Camerounaise, Main Basse sur le Camerounécrit en 1972 a été interdit en librairie en France dès sa parution.

Dès le début, Mongo Béti fustigera la partialité évidente des médias français dans la couverture des évènements de l’époque. Si prompts à s’enflammer quand les exactions sont commises sur des pays non colonisés par la France, ceux-ci sont soudain frappés de mutisme lorsqu’il s’agit du « continent noir » :« l’Afrique suscite peu d’intérêt auprès du public français », soit-disant.

“Main basse sur le Cameroun marque une date charnière dans l’histoire du colonialisme français en Afrique. Pour la première fois, la domination coloniale française (appelée désormais plus justement néo-colonialisme) se heurte à une génération d’intellectuels ayant atteint ou, parfois, dépassé la quarantaine sans que le système quasi esclavagiste ait réussi à les domestiquer par la peur ou par la corruption.

C’est une situation fondamentalement nouvelle, que la bourgeoisie dirigeante française n’avait jamais imaginée, et qu’elle va vivre dans des affres bizarres, ni pathétiques ni grotesques, comme toutes les souffrances nées de perversions inavouables.

Voici bientôt vingt-cinq ans que les medias français et les porte-plumes de la bourgeoisie colonialiste s’acharnent à embrouiller l’histoire récente du Cameroun ou même à la récrire purement et simplement. Leur dessein est de caviarder la responsabilité de la France dans l’instauration du fascisme au Cameroun et dans la mort d’innombrables Camerounais ainsi que la mainmise de Paris, sous couvert de coopération et d’assistance technique, sur les leviers de commande politiques et économiques du pays. Ils souhaiteraient qu’il ne soit jamais dit qu’un [PAGE 8] véritable corps expéditionnaire français, dépêché par de Gaulle, prit une art prépondérante dans les atrocités qui émaillèrent les longues années de répression du mouvement révolutionnaire camerounais.” Mongo Beti

__

A voir

Le documentaire du Suisse Franck Garbely sur le nationaliste Félix Moumié :

• L’assassinat de Félix Moumié – L’Afrique sous contrôle de Frank Garbely

Pour les propos de Messmer cités plus haut et l’implication française dans la guère civile du Nigéria :

Plus de 1,5 millions de morts au Biafra ! Comment cette hécatombe a-t-elle pu durer aussi longtemps entre juin 1967 et janvier 1970 ?

C’est parce qu’un pays a soutenu sans relâche le Biafra : la France.

Ce film révèle haut et fort et avec clarté cet engagement français : pour la première fois les protagonistes de l’époque – français et internationaux – témoignent et avouent leurs actions dans le cadre de cette guerre secrète.

• Histoires secrètes du Biafra, Foccart s’en va-t-en guerre…. Un film de Joël Calmettes (Point du Jour international)

__Extrait de La Françafrique. Le plus long scandale de la République de François-Xavier Verschave (Stock, 1999), pp.99-108

Comments

comments