L’Allemagne a un plan Marshall pour “sauver” le continent africain

Un plan pavé de bonnes intentions

A lire ce plan pour “un nouveau partenariat pour le développement, la paix et l’avenir”, il semblerait qu’il ne soit motivé que par l’altruisme. Il veut “redonner un avenir en Afrique aux jeunes Africains” ou encore poser les bases d’un “commerce juste, en luttant contre les flux financiers inégaux et l’arrêt des livraisons d’armes dans les zones en crise”. Bref, ce plan veut doper le développement économique dans les cinquante-quatre pays africains tout en luttant contre la corruption.

Le ministre allemand du développement, Gerd Müller, ne cache pas son ambition : “Je mise sur des coopérations basées sur des valeurs. Mais nous avons aussi un intérêt mutuel. L’Allemagne et l’Europe ont intérêt à assurer la survie d’êtres humains, à limiter le changement climatique, à empêcher les vagues de migrations et à façonner l’avenir de la jeunesse africaine”. Il veut jouer sur tous les leviers à la fois : l’éducation, la jeunesse, le renforcement des économies et l’Etat de droit. Rien que ça.

Selon le document de trente-trois pages détaillant ce plan, l’Afrique a bénéficié en 2015 de “plus de 50 milliards d’aide publique au développement (APD) en provenance du monde entier”. Comment ce nouveau plan Marshall pourrait réussir là où l’aide au développement a échoué ?

Parce que justement, il ne s’agit pas d’envoyer des milliards supplémentaires. D’ailleurs, pour la chercheuse Melanie Müller, “ce n’est pas toujours une bonne chose d’avoir plus d’argent : avoir plus d’aide au développement n’est pas synonyme de plus de réussite. Ce qui importe est l’efficacité des mesures”.

Un plan qui bénéficiera autant aux entreprises allemandes qu’africaines

Elle ajoute que “lorsque la famine touche des pays, c’est une bonne chose d’avoir ces aides. Mais ce n’est qu’un soulagement immédiat et temporaire : il ne s’agit plus d’aide au développement, mais d’aide d’urgence”. Et c’est souvent le cas : en Afrique subsaharienne, plus de 232 millions de personnes souffrent de faim. Soit une personne sur quatre (chiffre du Programme alimentaire mondial de l’ONU 2016).

Un kilo de café coûte 10 euros. Sur ce total, seulement 50 cents reviennent en Afrique.

Gerd Müller (Deutschlandfunk) – 27/02/2017

Donner plus ne résoudra pas ce problème qui frappe l’Afrique depuis des décennies. C’est la posture de ce plan proposé et soutenu par Gerd Müller. Il affirme que l’Afrique pourrait se “nourrir elle-même. Actuellement elle dépense 35 milliards de dollars par an pour importer des aliments”.  70% de la population du continent travaillent dans le secteur agricole, mais “ne contribue qu’à hauteur de 30% à la valeur ajoutée”. Le plan de Gerd Müller est d’attribuer plus de moyens à l’innovation pour justement augmenter la contribution à la valeur ajoutée et donner la main aux agriculteurs africains sur toute la chaîne de production.

Plus de moyens ne signifient donc pas plus de dollars d’aide. Selon la chercheuse Melanie Müller, “la vraie question est : à quoi l’argent est-il destiné, comment il va être utilisé et quel est l’objectif à long terme ?” Plus d’aide est inefficace. Encore plus lorsqu’on prend la mesure de l’ampleur du détournement de l’aide au développement : 148 milliards s’envolent chaque année, selon la Banque mondiale.

Les investissements allemands dans le monde :

À l’heure actuelle, 400 000 entreprises allemandes ont investi dans le monde entier. Seulement 1 000 en Afrique.

Le plan Marshall ambitionne d’inciter les entreprises allemandes à investir sur le marché africain. Actuellement, elles ne sont que mille à être actives en Afrique. L’association économique germano-africaine (Afrika-Verein) regroupe six cents d’entre elles. Pour son président Christoph Kannengießer, il faut tout faire pour ne pas laisser la main à la Chine et à l’Inde qui investissent massivement sur le continent. La Chine a par exemple injecté quatorze milliards d’euros dans la construction de la ligne ferroviaire Mombasa-Nairobi au Kenya.

Ces investissements ne sont pas dénués d’intérêts, au contraire : c’est du donnant-donnant. Les entreprises allemandes privées bénéficieront de nouveaux marchés et créeront des nouveaux emplois en Afrique. C’est dans cette optique que Volkswagen a ouvert des usines d’assemblage au Kenya et au Rwanda : il ne s’agit plus de ne faire que de l’import-export, mais bien de produire et de vendre en Afrique. Et cela demande une main d’œuvre qualifiée et donc formée. C’est pour cette raison que Gerd Müller a signé un accord le 9 février avec le ministre des Finances kényan Henry Rotich : l’Allemagne va financer une université technique est-africaine et développer l’apprentissage dans le pays.

Des investissements privés à double tranchant

Ceci est un exemple de ce que le plan Marshall doit mettre en œuvre à grande échelle sur le continent africain. Pour Melanie Müller, “un tel projet sans financement supplémentaire est irréalisable sans la coopération entre les Etats [dans notre exemple, l’Allemagne et le Kenya] et sans partenariat”. Il faut aussi inciter les entreprises allemandes à investir en Afrique. Et pour cela, Gerd Müller veut mettre en place différents avantages, notamment des “incitations fiscales pour les entreprises, de nouvelles formes de placement comme le Fonds pour l’Afrique et des prêts pour les infrastructures”.

Reste une question : en stimulant ainsi les investissements privés en Afrique, comment garantir le respect des droits de l’homme ? Pour Melanie Müller, “ce risque est réel, mais il n’existe pas qu’en Afrique”.En d’autres termes : certaines entreprises chercheront à faire passer le profit au détriment des droits en Afrique, “surtout dans des secteurs spécifiques comme l’exploitation minière, où on observe régulièrement des violations des droits de l’homme”. Et c’est ce qui manque à ce plan ambitieux : des critères pour “évaluer des initiatives locales, car comment s’assurer qu’un partenariat est un réel partenariat ?” Et qu’il ne lèse aucune des parties ?

De plus, ce plan veut s’appliquer à tout le continent africain sans prendre en compte les spécificités des cinquante-quatre pays. Pour le Dr Naseeb Mapunda, expert diplomatique basé en Tanzanie interviewé par Euractiv“on ne peut pas tout simplement décider qu’une solution règlera tous les problèmes auxquels font face les cinquante-quatre pays africains. Chaque problème nécessite un plan adapté, et c’est là que le plan Marshall échoue”. 

 

Par: @Mathieu Boch

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