20 février 1916 | Cameroun: le gouverneur Ebermayer, réfugié en Guinée-Espagnole, reconnaissait l’abandon de la colonie

Ancienne colonie allemande partagée en 1916 entre la Grande-Bretagne et la France, le Cameroun fut d’abord en 1919 sous mandat de la Société des nations, puis, en 1946, un territoire sous tutelle, avant d’accéder à l’indépendance en 1960 et de constituer après le référendum de 1961 au Cameroun britannique d’un des rares Etats bilingues français-anglais qui semble être une réussite.

L’abondance des crevettes trouvées par les découvreurs portugais dans l’estuaire du Wouri fit appeler ce fleuve Rio dos Camaroes, d’où le Cameroon anglais, le Kamerun allemand et le Cameroun français.

L’appellation ethnique Cameroun était réservée au dix-neuvième siècle aux Doualas de l’estuaire du Wouri, qui manifestaient de remarquables aptitudes commerciales appréciées par les Anglais.

Ces excellentes relations avec les représentants anglais avaient encouragé ceux-ci à faire demander par les chefs doualas la protection britanique, qui fut officiellement refusé le 1er mars 1882. Les commerçants allemands, qui étaient sur place depuis une vingtaine d’années, exploitèrent alors la situation. Le 30 janvier 1883, Edward Woermann et Edward Schmidt signèrent un accord commercial suivi le 12 juillet 1886 par un traité germano-douala, lequel, confirmé deux jours plus tard par le consul Nachtigal, est considéré comme la base de la colonisation allemande au Cameroun.

Le Kamerun allemand, terre d’élection du négoce germanique

Après la reconnaissance de la zone côtière et forestière, la pénétration allemande se heurta aux lamidats peuls de l’Adamaoua. Ceux-ci constituaient une Véritable puissance fondée entre 1805 et 1847 par Adama, porteur d’étendard d’Ousmane dan Fodio. Après avoir subi un double échec devant Tibati (1891 et 1893), plusieurs reconnaissances achevèrent une occupation qui avait dû surmonter des résistances particulièrement dures. Le nord du territoire ne fut contrôlé qu’au début du siècle, lorsque le sultan Rabah fut vaincu et tué au combat de Kousseri (22 avril 1900) par les forces françaises du commandant Lamy. Anglais et Allemands purent alors occuper les parties respectives du Bornou qui leur avaient été allouées par les traités.

De quatorze en 1902, le nombre des compagnies concessionnaires de plantation passe à vingt-cinq en 1909 et à cinquante-huit en 1913. Elles s’étendent alors sur 115 147 hectares, dont 31 161 plantés de cacaoyers, 5 044 en palmiers à huile, 7 177 en caoutchouc, 2 164 en bananiers, 153 en tabac.

Le problème des plantations, à l’ouest, fut celui de la main-d’oeuvre. Les Bakweris, expropriés en 1895, refusèrent en effet de travailler sur leurs terres comme salariés des Blancs. Aussi le recrutement dut-il être effectué parmi les populations de l’intérieur.

Jesko von Puttkamer, qui fut gouverneur du Cameroun de 1895 à 1907, détestait les Doualas, dont il écrit dans un livre paru en 1911 « qu’il aurait mieux valu les exterminer ou les déporter lors de l’arrivée des Allemands, mais qu’il était maintenant hélas trop tard ».

La capitale fut transférée à Buea de 1901 à 1909, époque à laquelle un tremblement de terre ramena les autorités prudentes vers la zone géologiquement plus calme de Douala. A cette époque, la ville était en pleine expansion, aussi, lorsque l’administration décida en 1910 d’exproprier 280 hectares du plateau de Jos pour construire un quartier résidentiel, une vague de mécontentement souleva les Doualas.

L’exploitation du caoutchouc dans la forêt du Cameroun-Oriental entraînait des réquisitions de main-d’oeuvre de plus en plus lourdes.

Mais en 1911 la cession par la France des 272 000 kilomètres carrés du Neu-Kamerun relança l’expansion allemande à l’est. Les populations forestières du Cameroun furent assez rigoureusement traitées par le colonisateur allemond. Elles bénéficièrent toutefois d’un effort scolaire sans équivalent dons aucune autre colonie de l’Afrique forestière.

La guerre au Cameroun et le partage

Un roman de Pierre Benoit, « Monsieur de la Ferté » donne une idée de ce que fut la guerre en forêt sur la frontière gabonaise en 1914. Il fallut dix-sept mois de campagne pour aboutir, en janvier 1916, à la retraite en bon ordre sur la Guinée-Espagnole des forces allemandes de Yaoundé, où les alliés firent leur entrée le 1er janvier 1916. Le 20 février, le gouverneur Ebermayer, réfugié en Guinée-Espagnole, reconnaissait l’abandon de la colonie allemande. Le même jour, dans le Nord, la garnison de Mora, commandée par le major von Raben, capitulait avec les honneurs de la guerre.

Dès le 6 mars 1916, le partage du Cameroun est effectué entre les Anglais, qui reçoivent 85 000 kilomètres carrés sur la frontière du Nigeria, alors que le reste, 425 000 kilomètres carrés et 2 225 000 habitants, sont attribués à la France.

Le traité de paix, signé à Versailles le 28 juin 1919, retire à l’Allemagne ses colonies. La déclaration de Londres du 10 juillet 1919 confirme les limites du partage provisoire de 1916 entre la France et l’Angleterre.

Le mandat britannique comprenait deux parties séparées par l’échancrure de Yolo. Si le Nord fut administré comme les régions voisines du Nigéria, le Sud posa dès le début le problème des plantations. En 1922, le gouverneur Moorhouse décida de vendre les plantations allemandes placées sous sequestre à des Européens et refusa de mettre à la disposition des indi- i gènes les terres que les Allemands avaient prises. Les anciens propriétaires allemands furent autorisés dès 1924 à racheter leurs plantations et se réinstallèrent dès 1925 si bien qu’en 1938, sur quatre cent trente-six Européens, on comptait deux cent quatre-vingt-cinq Allemands. Sur 313 000 acres de plantations, 293 678 appartenaient à des Allemands, 19 000 à des Anglais, 263 à des Suisses. Le Cameroun britannique du Sud était en somme une colonie allemande sous administration anglaise.

En 1931, 70 % des exportations et 82 % en 1938 allèrent en Allemagne, d’où venait la moitié des importations. En 1936, la commission permanente des mandats de la Société des nations s’éleva officiellement contre le fait que 95 % des bénéfices rapportés par 57 000 tonnes de bananes allaient à des Européens. La présence allemande dans cette région rappelait l’ancien colonisateur et donnait aux populations conscience de leur particularisme.

Le Cameroun français, par le décret du 23 mars 1921, reçoit l’autonomie politique et financière sous l’autorité d’un gouverneur des colonies nommé commissaire de la République. Le gouverneur Marchand reste haut commissaire de 1923 à 1932 et assure le développement économique et social du Cameroun, où les réalisations sont beaucoup plus nombreuses et brillantes que dans l’A.E.F. voisine.

Le statut de mandat procure au Cameroun un certain nombre d’avantages, absence de service militaire, égalité économique entre les Etats membres de la Société des notions, institution de tarifs douaniers préférentiels, contrôle des spiritueux.

Dans le Nord-Cameroun, une certaine forme d’administration indirecte est maintenue, alors que la libération des captifs de case (motchoubés) est assurée par l’administration.

Dans le Sud, la protection systématique accordée aux plantations africaines de cacao et café est le fait dominant du mandat français.

Le ralliement du Cameroun à la France libre, le 28 août 1940, joue un rôle important pour l’essor du pays, bien que les contraintes de l’ « effort de guerre » (réquisitions de main-d’oeuvre, en particulier) aient influencé l’évolution politique ultérieure.

Le 13 décembre 1946, les deux Camerouns français et britannique deviennent territoires sous tutelle des Nations unies, ce qui implique un contrôle plus strict de l’administration.

Au Cameroun britannique, les bénéfices des cultures d’exportation des anciennes plantations allemandes vont à la toute-puissante C. D. C. (Cameroon Development Corporation) créée le 1er janvier 1947. Cette exploitation anglaise des plantations explique l’importance politique des Bakweris naguère dépossédés de leurs terres, dont le leader, le docteur Endeley, fonda la Cameroon Federal Union qui, dès 1968, réclame la réunification des deux Camerouns.

Toutefois, lorsque la nouvelle Constitution nigériane de 1954 établit un gouvernement fédéral, Endeley se désintéresse de la réunification qui est alors reprise en charge par John Foncha, originaire de la province de Bamenda, qui fonde en 1955 le Cameroon National Democratic Party. Foncha représente les Grassfielders (apparentés aux Bamilékés du Cameroun-Oriental) qui ont été très négligés par l’administration de tutelle britannique.

Les considérations économiques ont probablement joué un rôle aussi important que les considérations politiques pour le plébiscite du 11 février 1961 qui donne 235 171 voix à Foncha contre 97 761 pour l’union avec le Nigéria.

Le Cameroun sous tutelle française, pendant la même période, connaît une vie politique intense avec l’ARCAM (Assemblée représentative du Cameroun) jusqu’au tournant de la loi-cadre Defferre de 1956.

Perdante aux élections de 1951 et 1952, l’U.P.C. radicalise sa position après le passage à Pékin de Félix Moumié (1953) et, en 1954, après Dien-Bien-Phu et le développement de l’insurrection algérienne.

Le Cameroun va connaître deux semaines d’action terroriste, du 22 au 30 mai 1955 et du 18 au 25 décembre 1956. Le 13 septembre 1958, la mort d’Um Nyobé, le « mpodol » (porte-parole en bassa), porte un coup décisif à la rébellion dans la région de la Sanaga.

Cependant, le 28 janvier 1957, les soixante-dix membres de l’Assemblée législative camerounaise adoptent par 59 voix contre 8 le statut d’Etat autonome qui entre en vigueur le 9 mai.

Le 14 mars 1959, l’Assemblée générale des Nations unies vote par 53 voix contre 23 la fin de la tutelle sur le Cameroun.

C’est alors que les chefs de l’U.P.C. en exil, Félix Moumié, Abel Kingue et Ouandié, relancent début juillet le terrorisme en pays bamiléké et à Douala : des missionnaires et des colons sont assassinés. A Douala, dans la nuit du 14 au 15 septembre 1959, des attaques contre les cinémas, les bars, les stations d’essence entraînent une vigoureuse répression. Le 30 octobre 1959, l’Assemblée législative vote les pleins pouvoirs à M. Ahmadou Ahidjo, chef de file des musulmans du Nord.

Le 29 décembre 1959, deux jours avant la proclamation de l’indépendance, les dirigeants de l’U.P.C. en exil publiaient de fracassantes déclarations, et le 30 décembre, des commandos terroristes de l’U.P.C. envahissent le Zongo de Douala. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, des troubles mineurs se produisent à Yaoundé, ce qui n’empêche pas la proclomation de l’indépendance.

A partir de 1962, la phase de répression massive cède le pas à des opérations de police contre des maquis bientôt réduits à des bandes de quelques dizaines de jeunes gens qui, en 1966, ne représentent plus une menace très importante.

Le 11 février 1961, le plébiscite sous contrôle des Nations unies a donné dans le Nord 145 296é voix contre et 97 659 voix pour le rattachement au Cameroun, alors que le Sud a voté massivement pour l’unification.

Le Sud devient alors, le 1er octobre 1961, le Cameroun-Occidental. Après cette période particulièrement difficile, le président Ahidjo semble avoir réussi la première fédération de pays anglophone et francophone où les droits linguistiques sont respectés.

Sur le plan politique, El Hadj Ahidjo fonde en 1966 l’Union nationale camerounaise, parti unique regroupant le Cameroon National Democratic Party de John Foncha, le Cameroon People National Congress, le Cameroon United Congress, l’Union camerounaise et le parti socialiste camerounais de Charles Okala. On peut dire que c’est du 10 au 17 mars 1969, au congrès de l’U.N.C. de Garoua (Nord-Cameroun), que fut révélée aux journalistes et observateurs du monde entier une véritable nation camerounaise dont l’existence même apparaissait comme bien incertaine neuf ans plus tôt, au jour de l’indépendance.

 

Comments

comments