30 janvier-8 février 1944 | La Conférence africaine française : Brazzaville

Le rôle de la conférence de Brazzaville de 1944

Les causes exogènes d’un éveil politique au Gabon sont aussi à rechercher dans l’action et les changements en métropole, c’est à dire en France. Le premier événement interne à la France qui amorce une émancipation dans ses territoires lointains a été la Conférence de Brazzaville, même si elle avait été convoquée, selon certains historiens, par les autorités françaises afin de porter un coup d’arrêt aux injonctions américaines à travers la Charte de l’Atlantique et celle de San Francisco (1).

La conférence de Brazzaville donna indirectement une impulsion à la contestation anticoloniale. Elle se tint, du 30 janvier au 8 février 1844, à Brazzaville, capitale de l’Afrique Equatoriale Française(2), loin de la France car les combats n’étaient pas totalement achevés. Elle fut convoquée par le Général de Gaulle qui, dans son discours inaugural de la Conférence, définissait déjà les conséquences de la Seconde Guerre qui avait été aussi africaine:

«  Au moment où commençait la présente guerre mondiale, apparaissait déjà la nécessité d’établir, sur des bases nouvelles, les conditions de mise en valeur de notre Afrique, du progrès humains de ses habitants…(3) »

Le Général de Gaulle à la Conférence de Brazzaville en 1944

Le Général de Gaulle à la Conférence de Brazzaville en 1944 Source : ANG

La Conférence de Brazzaville eut pour mérite de reconnaître indirectement «  le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », un principe cher aux Etats-Unis et à tous ceux qui luttaient pour la liberté des peuples sous influence. Mais cette Conférence n’était pas la première du genre à être organisée par la France. Elle n’était pas la première à mettre en avant la nécessité du progrès des peuples africains. En 1921, Maurice Delafosse, avait affirmé la nécessité d’un progrès de la politique coloniale de la France sous peine de faillite. Son idée avait été reprise, plus tard, en 1931 par Albert Sarraut qui plaidait en faveur de la mise en valeur d’une colonisation qu’il jugeait en péril (4). Mais si les deux hommes préconisaient une révision de la politique coloniale de la France; et plus d’autonomie, ils la situaient dans un cadre délimité par la France.

La Conférence de Brazzaville serait passée inaperçue si elle n’avait abordé le rôle propre de l’Empire français dans la Guerre et surtout l’avenir politique des colonies. La préparation et les travaux de cette Conférence avaient été marquées par l’action de deux hommes: Félix Eboué et René Pleven. L’expérience du terrain de l’un et la volonté de changer la situation de l’autre avait donné à la Conférence un écho parfois retentissant dans les colonies, essentiellement auprès de la population blanche.(5)

Félix Eboué (6), (voir photo) était un fonctionnaire coloniale. C’était un Guyanais, le premier noir à être nommé gouverneur de colonie dès 1936. Il avait fait carrière en Oubangui et au Soudan avant d’être nommé à la tête de la colonie du Tchad en 1938. Par son ralliement au Général de Gaulle, en 1940, il acquiert un titre supplémentaire à son autorité, parce qu’il avait mis à sa disposition le territoire du Tchad.

Félix Eboué fut nommé Gouverneur général de l’AEF et s’installa à Brazzaville où il est affranchi des problèmes politiques. Il s’entoura de fonctionnaires coloniaux, tous gaullistes, comme Laurentie et Saller. (7)

Le travail et l’action de Félix Eboué sur le terrain, en AEF, sont énormes. Il pratique « la politique des chef »: sachant que l’administration a besoin de relais sociaux, c’est à dire les chefs, à partir de 1941, il donne les instructions suivantes «  Le chef de subdivision modèle sera celui qui [aura] les chefs les mieux enracinésdans le pays (8) ».

Félix Eboué réunit une commission consultative d’administrateurs, de fonctionnaires et de notables pour examiner certains problèmes de la politique indigène. Il institue une catégorie de notable indigène. Il fit respecté les ethno cultures, le chef indigène n’était pas un fonctionnaire; il gardait son identité propre.

En 1942, Félix Eboué va plus loin en créant des communes indigènes, des sortes d’unités administratives autonomes, en AEF, surtout à Brazzaville, de 6 à 12 membres nommés pour deux ans par le chef de territoire parmi les notables évolués et les citoyens français (9). C’est ainsi que Jean Hilaire Aubame, futur homme politique au Gabon après la guerre, a été membre du Conseil municipal de Poto-poto à Brazzaville.

Félix Eboué jouit de la confiance du chef de la France Libre, le Général de Gaulle. C’est sans surprise que les prescriptions de sa circulaire de 1941, dont nous venons d’énumérer précédemment les grandes lignes politiques, avaient servi de document de base et d’exemple aux conférenciers de Brazzaville.

 Le gouverneur général Félix Eboué

Le gouverneur général Félix Eboué Source : ANG

La seconde personnalité qui influença la Conférence de Brazzaville est René Pleven. (10) C’est à lui que les différentes structures de la France libre(11) avaient confié la préparation de la Conférence parce qu’il avait souvent occupé le poste de responsable des colonies. Mais il jouissait aussi d’une bonne réputation dans les milieux missionnaires affirme le Père Sillard en commentant la conférence de Brazzaville (12).

L’Assemblée consultative d’Alger, chargée de préparer la conférence, confia l’organisation de celle-ci au CFLN, le 14 janvier 1944 pour aller dans le sens d’une évolution résolument démocratique et d’une amélioration continue des conditions de vie des populations indigènes. Ainsi, René Pleven proposa au Général de Gaulle de convoquer une conférence ayant pour but de confronter les expériences et les idées afin de déterminer les bases pratiques d’une évolution politique moderne de l’Afrique française.

A Brazzaville René Pleven avait fait convoquer « vingt hauts fonctionnaires coloniaux: gouverneurs généraux d’AOF, d’AEF et de Madagascar; responsables des territoires et quelques administrateur en chef des colonies. » (13) Les débats avaient pour cadre des commissions spécialisées où les délégués rencontraient des auditeurs, des missionnaires ou des indigènes par exemple.

La circulaire de Félix Eboué avait largement marqué l’ensemble des conférenciers, même les gouverneurs restés conservateurs. L’action de ses acolytes fut remarquable, bien que divergente. Laurentie, par exemple, souhaitait orienter la politique dans les colonies française vers une autonomie plus large, tandis que son collègue, Saller, parlait d’un renforcement de la tendance assimilationniste (14). Mais de telles divergences furent rapidement étouffées pour ne pas attirer l’attention des observateurs américains et des anticolonialistes de la scène mondiale.

Le discours politique des conférenciers à Brazzaville fut marqué par les tendances intellectuelles du moment (15) : « la fin de la Guerre devait s’accompagner d’une transformations profonde des rapports anciens entre les puissances coloniales et les peuples de toutes races qui gravitaient plus ou moins dans leur orbite ». Le Général de Gaulle évitait une décision engageant l’avenir, et que pouvaient exploiter les USA et les collaborateurs de Roosevelt.

Ces différentes tendances et cette méfiance expliquent, certainement, la prudence des termes des recommandations de la conférence: «  Il s’agissait de présenter à la France libérée, […] au moins une esquisse des évolutions et des réformes inévitables(16)  » a effectué après la guerrePour Laurentie, les conférenciers voulaient « inculquer l’idée d’une France qui…se voulait libérale (17) »

René Pleven avait précisé, au contraire, que la France libre ne promouvait pas une politique de désengagement mais qu’elle entendait « … dans cette épreuve de force (conserver) son rôle… de pilote de l’émancipation » (18).

Cette prudence avait conduit les conférenciers à préciser avant les recommandations ce qui suit: «  Les fins de l’œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité d’évolution hors du bloc français de l’empire; la constitution éventuelle, même lointaine de self gouvernement dans les colonies est à écarter (19) ».

La Conférence vota une motion qui accordait au Comité de Libération le droit de réaliser des réformes démocratiques dans les territoires français d’outre-mer. Cette disposition vague ne trouva pas l’assentiment de tous les colons. En effet, l’ensemble des recommandations politiques de Brazzaville allait être appliqué par des fonctionnaires et les milieux d’affaires en étaient exclus. Mais leurs voix et leurs critiques se firent entendre immédiatement dans les années qui suivent la conférence. (20) . Au Gabon par exemple les milieux forestiers ne tardèrent pas à monter au devant de la scène pour manifester et être les animateurs de la nouvelle vie politique gabonaise.

Les recommandations politiques de la conférence évoquent le futur statut politique des colonies. Elles reposaient sur la volonté d’associer les évolués à la gestion de leur territoire. Cette recommandation était inspirée des projets Eboué-Laurentie. Selon les conférenciers de Brazzaville, les commissions consultatives devaient être remplacées par des assemblées consultatives à ressort territorial. Les membres devaient être élus et non plus désignés par les gouverneurs. Ses membres devaient être d’origine africaine et européenne, en une parfaite égalité de droits.

Il s’agissait là d’une avancée significative. Mais l’esprit du texte était-il conforme à la réalité dans toutes les colonies? Certaines comme le Gabon pouvaient-elles réussir ces réformes sans difficultés, dans la mesure où l’émancipation politique devait reposer sur une élite nombreuse et bien formée, ce qui n’était pas le cas du Gabon ? Les recommandations politiques de Brazzaville n’étaient pas claires. Il faut regarder du côté des autres rubriques pour voir les mesures qui pouvaient favoriser cette émancipation politique

L’influence de Laurentie, ancien collaborateur de Félix Eboué, est sensible dans la définition des recommandations qui encourageraient les réformes démocratiques dans les colonies. Ses propositions étaient pertinentes et indirectement encourageaient l’émancipation politique. Par exemple, il voulait un élargissement rapide des groupes d’élites dans les colonies francophones, afin de leur confier de larges secteurs de la vie publique. Cela passait, disait-il, par la place accordée à l’école. Un autre conférencier Lucien Paye préconisait l’accueil de nombreux effectif de jeunes et le développement d’un enseignement du second degré et même du supérieur (21) Cette disposition était salutaire pour le Gabon qui n’avait pas encore ces deux niveaux d’enseignement.

L’enseignement devait être dispensé en français et ces établissements devaient être accessible aux évolués. Laurentie avait introduit également l’idée de faire évoluer le statut des personnes. Une condition qui paraissait indispensable à l’émancipation individuelle pour exercer une activité politique et le droit de vote. L’évolution du statut des personnes passait par la liberté de travail, la liberté de penser.

D’une manière générale, les recommandations politiques de Brazzaville n’annonçaient pas une stratégie de décolonisation par l’indépendance (22) . Et du point de vue des colonisés informés, cette conférence dans l’immédiat a constitué une déception.

Le premier argument souvent avancé par les colonisés, pour dénoncer la conférence de Brazzaville, est l’absence des indigènes. « Aucun Noir n’était à Brazzaville » aime rappeler les Gabonais de l’époque (23) à savoir les anciens fonctionnaires coloniaux, les anciens ouvriers des chantiers forestiers, les quelques Gabonais qui habitaient dans les centres urbains important

Par Noir il faut comprendre par là qu’aucun Gabonais n’avait participé à la conférence, au delà aucun africain. Comme la photographie n’était pas encore répandue, plusieurs ne savaient même pas que Félix Eboué était un Noir. Par conséquent, dans les années qui ont suivi (1945-1960), la conférence eut un écho très inégal et partiel. Elle était passée presque inaperçue dans les milieux populaires des centres urbains (les quartiers africains) et surtout dans les villages. Seuls quelques rares évolués travaillant avec les fonctionnaires coloniaux européens étaient vaguement au courant.

Les Gabonais travaillant dans les milieux privés (forestier, commerce), étaient informés de la conférence à cause des critiques de leur patron qui n’était pas totalement satisfait du résultat de ces assises. L’antagonisme ouvert par cette conférence entre les colons et l’administration allait indirectement servir aux indigènes Gabonais qui assistaient aux débats et observaient la division des blancs.

Les missionnaires du Gabon étaient pour leur part relativement satisfaits de la Conférence de Brazzaville. Le témoignage du père Gilles Sillard présente les recommandations de Brazzaville comme le point de départ définitif de l’évolution sociale des indigènes Gabonais (23) . Les missionnaires se réjouirent du fait qu’après la réunion, l’administration coloniale reconnut que l’enseignement missionnaire était incontournable dans la formation d’une élite intellectuelle gabonaise.(24) Félix Eboué déclarait en effet que: « l’indigène trouve dans l’enseignement chrétien, non seulement une consolation et un appui, mais aussi le principe de responsabilité que nous chercherons, de toute manière, à faire passer dans sa vie ».

La Conférence de Brazzaville avait en partie éteint la rivalité entre les missionnaires et l’administration sur l’éducation des indigènes. Elle avait accordé une place de choix à l’enseignement missionnaire. Les missionnaires catholiques et protestants s’entendirent sur ce plan avec l’administration pour jouer un rôle capital dans la formation d’une élite.

Les missionnaires catholiques, par exemple, saisirent l’opportunité pour ouvrir en 1947 le premier établissement du second degré: le collège Bessieux (25). Dans cet établissement missionnaire devaient passer tous les indigènes qui allaient être les acteurs de la vie politique moderne du Gabon. L’occasion avait été donnée aux missionnaires d’influencer indirectement cette nouvelle vie politique car leurs poulains étaient susceptible de s’engager avec les idées chrétiennes. De plus l’Eglise catholique étaient suffisamment installée aux quatre coins du pays, au contact des populations, pour être un interlocuteur valable dans l’explication du jeu politique.

 


Notes

1 Jean Suret-Canale, Afrique Noire, de la Décolonisation aux indépendances 1945-1960, 1972. Op. Cit. p. 10.

Le Gabon était aussi membre de l’Afrique Equatoriale Française et Brazzaville n’est pas loin de Libreville. Ce qui laisse penser que la tenue de cette Conférence, à quelques encablures du Gabon, n’était pas passé inaperçue auprès des rares évolués gabonais.

Extrait du Discours du général De gaulle à la Conférence de Brazzaville, Charles de Gaulle, “Discours et messages 1940-1946” Berger-Levrault, 1946.

Delafosse Maurice, “sur l’orientation nouvelle de la politique indigène de l’Afrique noire” dans Afrique française, 1921, N° 6, pp. 145-152. Sarraut Albert, Grandeur et servitude coloniales, Sagitaire, 1931

CAOM, 5D 293, Dossiers préparatoires de la Conférence de Brazzaville

Valette Jacques, La France et l’Afrique 1914 à 1960. Op. Cit. p.126.

Institut Charles de Gaulle et Institut d’histoire du temps présent, Brazzaville aux sources de la décolonisation janvier février 1944. Actes du colloque du 22 et 23 mai 1987, Paris, 1988, 384p.

ANG, Fond ANSOM. Circulaire du 8 novembre 1941, du Gouverneur général Félix Eboué, chapitre 2, Les institutions politiques

ANG. Fond ANSOM (Archives microfilmés), extrait de la circulaire du Gouverneur Général Félix Eboué sur sa politique en AEF. Circulaire datant du 8 novembre 1941. C.f. aussi CAOM, 5D 202 politique indigène du gouverneur Eboué.

10 Institut Charles de Gaulle et Institut d’histoire du temps présent, Brazzaville aux sources de la décolonisation janvier février 1944. Actes du colloque du 22 et 23 mai 1987, Paris, 1988, 384p.

11 CAOM, 5D 301, Affaires diverses se rapportant à la France libre 1940-1944. La France libre avait eu deux grandes structures: le CNFL, Comité National de la France Libre à Londres puis le CFLN, Comité Français de la Libération Nationale à Alger.

12 Pendant la conférence de Brazzaville, le Père Sillard n’était pas encore arrivé au Gabon. Mais lors de nos entretien il affirme qu’avant de venir au Gabon, il s’intéressait déjà à l’actualité et à ce qui se passait dans les territoires français d’Afrique. C’est à ce titre qu’il essayait dit-il de savoir qui était favorable ou pas à la politique des missionnaires.

13 Institut Charles de Gaulle et Institut d’histoire du temps présent, Brazzaville aux sources de la décolonisation janvier février 1944. Actes du colloque du 22 et 23 mai 1987, Paris, 1988, 384p. Cf. aussi Jacques Valette Op. Cit.p.131.

14 René Pleven, Conférence devant le comité d’histoire de l’Empire (commission d’histoire de la Seconde Guerre mondiale), 1er mars et 16 mai 1977.

15 ICG et IHTP, Brazzaville aux sources de la décolonisation janvier février 1944. Actes du colloque du 22 et 23 mai 1987, Paris, 1988, 384p

16 René Pleven, Compte rendu de l’académie des sciences d’outre-mer, I, 1976, p.7.

17 Laurentie, Les derniers chefs d’un Empire, Paris, Académie des sciences d’outre-mer, Op. Cit. p. 121.

18 René Pleven, Comité d’histoire de l’Empire, 1er mars 1977.

19 Xavier Yacono, Les étapes de la décolonisation, PUF, 2ème édition, 1971. Op. Cit. p. 58

20 La Conférence africaine de Brazzaville, 30 janvier-3 février 1944, Publication du commissariat aux colonies, Alger 1944.

21 René Pleven, Comité d’histoire de l’Empire, 1er mars 1977

22 Brazzaville aux sources de la décolonisation janvier février 1944. Actes du colloque du 22 et 23 mai 1987, Paris, 1988, 384p. Cf. aussi Jacques Valette.Op. Cit. p. 133.

23 Lors de nos enquêtes de terrain au Gabon, nous avons parfois rencontrés des gabonais qui étaient jeunes dans les années 1950 et 1960, et qui avaient pu entendre parler de la conférence de Brazzaville. Pour obtenir leur point de vue sur la conférence ou tout autre événement nous utilisions la méthode d’enquête de la dynamique de groupe qui consiste à laisser parler les informateurs autour d’un débat que nous introduisons subtilement.

24 Témoignage oral du Père Gilles Sillard. Entretien du 2 février 2000 à Chevilly-Larue.

25 CSSP, Boite 272, Dossier B, L’après guerre au Gabon, 1946.

26 Cf. chapitre 1er à propos de l’enseignement catholique, l’ouverture des premiers établissements.

Source: http://theses.univ-lyon2.fr/

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