Soudan-Russie : Omar al-Bachir, déçu par l’Arabie saoudite, se tourne vers Moscou et ses anciens alliés

« Nous rêvions depuis longtemps de cette visite » a déclaré le président soudanais Omar al-Bachir lors de son accueil par le président russe Vladimir Poutine le 23 novembre à la station balnéaire de Sotchi sur la mer Noire. « Nous sommes reconnaissants à la Russie pour sa position sur la scène internationale, y compris pour sa protection du Soudan » a-t-il ajouté. C’est la première fois que le dirigeant soudanais visitait la Russie – un pays sur lequel il fonde de grands espoirs.

L’ordre du jour comprenait la coopération économique et militaire. Le dirigeant soudanais a déclaré qu’il avait déjà discuté avec Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense, du sujet  de la modernisation de l’armée soudanaise avant la rencontre avec le président Poutine. « Nous sommes convenus avec le ministre russe de la Défense d’une telle offre, a-t-il déclaré. Les parties se sont accordées pour augmenter le personnel des attachés de défense. » Omar el-Béchir a demandé au président russe « la protection contre des actes d’agression provenant des États-Unis ». Il a exprimé son inquiétude à propos de la situation en mer Rouge, où il voit la présence militaire étasunienne comme un problème, disant « nous aimerions discuter de la question de l’utilisation de bases dans la mer Rouge ». Le président soudanais considère que le conflit en Syrie est dû à l’ingérence étasunienne. Le pays serait perdu si la Russie n’avait pas donné un coup de main. Le succès en Syrie renforce la réputation de Moscou et incite d’autres pays en cours de développement à rechercher son amitié et sa coopération.

Selon le président al-Bachir, le Soudan pourrait servir de voie de passage à la Russie vers l’Afrique. Khartoum est pressé de travailler avec Moscou dans l’exploration pétrolière, le transport et l’agriculture. En 2015, la société russe Siberian for Mining Co. Ltd, a découvert d’importants gisements aurifères au Soudan avec seulement 46 000 tonnes de réserves explorées et signé le plus gros contrat d’investissement de l’histoire du pays. D’importants gisements d’or ont été découverts dans deux provinces – la mer Rouge et le Nil. Leur valeur sur le marché de l’or s’élève à $298 milliards.

Le président Omar el-Béchir, qui a accédé au pouvoir en 1989, figure sur la liste des personnes recherchées par la Cour pénale internationale (CPI) pour avoir commis des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et un génocide dans la région soudanaise du Darfour. Les procureurs de la CPI ont émis deux mandats d’arrêt contre lui en 2009 et 2010. Le gouvernement russe reconnaît al-Béchir comme président légitime du pays. En 2016, Moscou s’est officiellement retiré de la CPI. La raison avancée est l’incapacité de la CPI « … d’assumer véritablement le rôle d’organe de justice internationale, indépendant et respecté ». Selon Moscou, l’organe judiciaire est inefficace et partial. Certaines dispositions du Statut de Rome sont en contradiction avec la Constitution de la Russie, notamment le transfert obligatoire à la CPI des personnes faisant l’objet d’une enquête, le droit de poursuivre en justice des chefs d’État et de gouvernement et le non-respect du principe de procédure pénale provenant du droit romain « ne bis idem » selon lequel on ne peut pas accuser quelqu’un deux fois pour le même crime.

Le sommet Russie–Soudan est la démonstration de l’influence croissante de Moscou en Afrique où elle compte plus de 40 représentations diplomatiques à part entière et où elle a mis en place des missions commerciales spéciales pour faciliter le commerce et l’investissement. Elle entretient des relations spéciales avec l’Afrique du Sud. Les deux pays coopèrent dans le cadre des BRICS. L’Égypte, alliée traditionnelle des États-Unis, a changé de camp et s’est alliée à la Russie depuis la prise du pouvoir par le président al-Sissi. Les relations de la Russie avec les pays du continent [africain] se renforcent. Ceci est facilité par des négociations au plus haut niveau. Les relations se développent avec les principales associations régionales, y compris l’Union africaine.

Les échanges entre la Russie et l’Afrique ont progressé ces deux dernières années, avec un chiffre d’affaires global de $14,5 milliards en 2016, en hausse de $3,4 milliards par rapport à l’année précédente. La majeure partie ($10,1 milliards) a été réalisée par quatre pays, dont l’Égypte ($4,16 milliards), l’Algérie ($3,98 milliards), le Maroc ($1,29 milliards) et l’Afrique du Sud ($718 millions).

Vingt-huit des 55 pays africains affichent un commerce croissant avec la Russie, l’Éthiopie, le Cameroun, l’Angola, le Soudan et le Zimbabwe menant la tendance. Selon la Commission économique eurasienne, l’Afrique a été la seule région à avoir augmenté son chiffre d’affaires avec la Russie en 2016 (contrairement à l’UE, au MERCOSUR, à l’APEC et à d’autres).

Les options de développement de l’énergie nucléaire en Afrique sont devenues maintenant un sujet brûlant, avec des accords pertinents déjà signés avec le Soudan, la Zambie, le Maroc, l’Afrique du Sud et d’autres pays. L’Afrique est un marché prometteur pour les céréales et les machines agricoles russes, les exportations de blé vers le Maroc, l’Afrique du Sud, la Libye, le Kenya, le Soudan, le Nigeria et l’Égypte. Le Soudan, le Congo et le Sénégal ont récemment manifesté leur intérêt pour la poursuite de projets pétroliers et gaziers conjoints. Les entreprises russes occupent une position de premier plan dans l’exploration minérale (bauxite, or et cuivre, cobalt et diamants, et bien d’autres). La société minière russe ALROSA est active en Afrique du Sud, en Sierra Leone, en Namibie et en Angola (où elle contrôle 60% des diamants extraits). Un accord avec les partenaires africains sur la coopération économique et commerciale afin d’éviter la double imposition et la protection de la propriété intellectuelle est à l’ordre du jour.

La Russie est un important fournisseur d’armes à l’Afrique du Nord et à l’Afrique subsaharienne. Elle continue de gagner du terrain en Afrique du Nord, renforçant ses exportations militaires vers l’Algérie et l’Égypte tout en consolidant ses liens économiques avec le Maroc et la Tunisie. Les armes russes sont une alternative de plus en plus populaire à l’armement étasunien. Le commerce des armes, historiquement fort, de Moscou avec les pays africains a cru ces dernières années, malgré l’augmentation de la concurrence. La Russie arrive en tête des exportations d’armes vers l’Afrique subsaharienne, avec 30% de toutes les fournitures. Les missiles, l’artillerie, les armes légères et les avions sont les principaux produits russes d’exportation vers l’Afrique, les hélicoptères prenant une part de plus en plus importante.

Il y a quelque chose de plus pour impulser le rapprochement entre la Russie et l’Afrique. L’intérêt commun à promouvoir un ordre mondial juste et démocratique, basé sur une approche collective et la prépondérance de la loi internationale pour la résolution des conflits. Aussi bien la Russie que l’Afrique rejettent le modèle unipolaire, les tentatives d’un pays ou d’un nombre limité de pays d’imposer leur volonté au reste du monde. Le Soudan est un bon exemple de pays africain convergeant vers la Russie en réponse aux pressions de l’Occident. Le Soudan recherche de nouveaux partenaires pour contrer le diktat des États-Unis. Le raffermissement des liens avec Moscou favorise une telle opportunité.

Peter Korzun

Source Stategic Culture

Traduit par Alexandre Moumbaris, vérifié par Marie-José Moumbaris et relu par Cat pour le Saker Francophone

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