Mythes et réalités de la « Chinafrique »

« Nous nous sommes dirigés vers l’Est, où le soleil se lève ; et avons tourné notre dos à l’Ouest, où le soleil se couche. »[1] Président Mugabe, 2005.

Pays à l’origine du consensus de Pékin, la Chine occupe une position privilégiée avec l’Afrique, et notamment la côte Est, dont elle est la plus proche. À ce titre, elle suit avec intérêt la construction institutionnelle de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et ses conséquences sur le plan commercial. En dépit d’une présence pourtant ancienne (dès le XVème siècle, l’amiral Zheng He était le premier chinois à explorer la côte swahilie, une expédition dont l’importance est toujours perceptible dans les liens entre la Chine et la région), la montée en puissance de la présence chinoise dans la région s’est surtout développée à la fin du XXème siècle. En 2010, la Chine est devenue le premier partenaire bilatéral de l’Afrique et premier investisseur sur le continent, dépassant les États-Unis et détenant un septième du volume total des échanges. Fin 2011, les IDE chinois en Afrique ont atteint 14.7 milliards de dollars (une croissance de +60% par rapport à 2009). [2]

La construction du siège de la Commission de l’Union africaine, réalisée grâce au Fonds chinois de coopération avec l’Afrique, symbolise l’engagement chinois sur le continent. Entièrement fait de verre et d’acier, d’une hauteur de trente étages et comprenant 500 bureaux et trois salles de conférence, le bâtiment a coûté près de 200 millions de dollars. Effet direct du soft power chinois, le premier canal des systèmes de traduction audio simultanée dont sont équipées les salles de conférence est en mandarin, langue qui n’est pourtant pas officielle en Union africaine.[3]

Toutefois, la relation Chinafrique reste marquée par une forte asymétrie. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de la CAE, mais cette dernière ne représente que moins de 4% des exportations chinoises, alors que la Corée par exemple, est à 8%. Ainsi, tous les pays de la CAE sont déficitaires par rapport à la Chine. De plus, les études commerciales et compétitives montrent que dans certaines filières, les coûts de production complets restent près de trois fois supérieurs en Afrique qu’en Chine. Les usines textiles de CAE par exemple, sont confrontées à une concurrence directe et sans réglementation. Selon Jacquemot, « sur l’ensemble de la filière textile africaine, du coton aux articles d’habillement, son solde avec la Chine s’est, par la force des choses, gravement dégradé. »[4]

Pékin investit massivement dans la construction d’infrastructures, notamment pour les axes de transport et les routes bitumées. Jacquemot explique que « depuis le début de la décennie 2000, la Chine remporte la plupart des appels d’offres pour les grands contrats de construction (routes, ponts, aéroports, lotissements, barrages). Synohydro Corporation est la firme la plus active pour les chantiers hydrauliques. Pour les transports et la construction, le leadership revient à China Railway Construction Corporation. Environ 1 600 entreprises chinoises sont concernées : grandes entreprises publiques de construction et de travaux publics et puissants investisseurs privés de Hong-Kong et de Macao. »[5]

Investissement et main-d’œuvre

La question de la main-d’œuvre chinoise est toujours un débat récurrent dans les pays où Pékin investit massivement. Les salariés des entreprises chinoises qui s’implantent à l’étranger, ont la réputation de se regrouper en communautés au sein des villes qu’ils occupent, et de ne pas s’intégrer aux populations locales. Ce manque de contacts pose souvent des problèmes en créant des tensions dans les régions et des rancœurs. De fait, au lieu de profiter économiquement de la présence d’une nouvelle communauté, donc d’une hausse démographique, la population locale n’en subit que les conséquences négatives. Les expatriés Chinois ont la réputation de faire tourner une économie interne, sans que les locaux ne bénéficient des retombées financières.[6] Le fait de vivre dans des campements fermés réduit grandement le contact avec les populations. L’agence de presse Xinhua estimait qu’en 2007, 750 000 Chinois travaillaient en Afrique. Or, ces migrations et expatriations ne donnent absolument pas lieu à un métissage des populations. Selon Tanguy Struye de Swielande, « face aux difficultés de trouver de l’emploi sur le territoire chinois, le président de l’Eximbank, Li Ruogu ira jusqu’à encourager une plus grande présence de la main-d’œuvre chinoise : « pourquoi ne pas les envoyer en Afrique ? Ils bénéficieraient là-bas du plein soutien de la banque pour leur investissement initial ainsi que pour leurs recherches de canaux de distribution. Ils sont expérimentés dans l’agriculture de masse, qui fait défaut en Afrique, où les terres sont abondantes mais la production décevante. »[7]

De plus, sans que cela soit réellement confirmé, il semblerait qu’en Afrique, les contrats chinois soient accompagnés d’une clause exigeant que 70% des travaux soient exécutés par des ouvriers chinois. Les sociétés chinoises justifient ces clauses par le fait qu’elles sont confrontées à un manque de main-d’œuvre qualifiée et doivent recourir à leurs nationaux. Elles avancent aussi le fait qu’à terme, le défaut de formation des locaux pose aussi des problèmes d’entretien des infrastructures.

Entre universitaires, le débat est vif sur la question de savoir si le modèle d’origine chinoise pourra ou non s’imposer. Une chose est certaine, Pékin propose un modèle alternatif, qui donne à l’Afrique de nouvelles opportunités. Pour résumer, Carmody et Owusu proposent de retenir six éléments pour caractériser l’approche géoéconomique chinoise en Afrique. « 1) Assurer l’accès aux ressources naturelles. 2) Recycler les réserves de devises étrangères et investissements profitables à l’étranger. 3) Faciliter le développement des multinationales chinoises. 4) Trouver de nouveaux marchés pour les produits chinois. 5) Développer l’agriculture africaine pour l’exportation vers la Chine. 6) Embaucher des employés qualifiés pour soutenir la croissance économique chinoise. »[8] Cependant, cette approche occulte la dimension sécuritaire des activités chinoises en Afrique orientale, dans laquelle s’inscrit une grande part des investissements.

Stratégie sécuritaire

Les principaux postes d’exportations africains vers la Chine sont les minerais stratégiques, le pétrole et le bois. Aucune de ces ressources n’est présente en abondance en CAE. Pourtant, Pékin attache une importance particulière à la région. Au-delà de la dimension économique, c’est la position géostratégique de l’Est africain qui sert les intérêts sécuritaires chinois. Les côtes kenyanes et tanzaniennes représentent l’aboutissement d’une stratégie maritime qui s’étend de la mer de Chine à l’océan indien. Reprise par les médias sous le nom de « collier de perles », la stratégie navale de Pékin s’appuie sur une succession de bases aéronavales, en vue de sécuriser l’acheminement de ses différents approvisionnements. Dans une logique d’expansion mais aussi de sécurisation maximale, les bases sont équipées de dispositifs de surveillance électronique et de communication. L’océan indien, autrefois vide sécuritaire, est aujourd’hui constellé de « perles » chinoises.

Sur les rivages de la CAE, Pékin investit dans la construction du port de Bagamoyo, en Tanzanie, appelé à devenir l’une des principales portes d’entrée du continent. L’engagement africain en CAE fait partie des priorités stratégiques de Pékin, non d’un point de vue commercial, mais comme garantie sécuritaire des voies d’approvisionnement. Selon un article publié par Jeune Afrique en mars 2014, « la Chine trouve également dans cette sous-région un terrain favorable à l’implantation de centres de production à vocation continentale ou mondiale. Elle a notamment encouragé financièrement le projet de 25.5 milliards de dollars destiné à mettre en place un corridor entre le Soudan du Sud, l’Éthiopie et le port de Lamu, au nord du Kenya. »[9] Six cent ans près les voyages de l’amiral Zheng He, la Chine est de retour sur les côtes africaines.

 


[1] Cité dans Karumbidza J.B., Win-win economic cooperation : can China save Zimbabwe’s economy ? dans Manji F, Marks S, African perspectives on China in Africa, Fahamu South Africa, Afrique du Sud, p. 87

[2] ANDRESY Agnès, MARTEAU Jean-François et RABALLAND Gaël, La Chinafrique, mythes et réalité, Etudes, septembre 2010

[3] CHERU Fantu et OBI Cyril, The rise of China and India in Africa, Londres, 2010, 272 pages, pp. 65-72

[4] JACQUEMOT Pierre, Economie politique de l’Afrique contemporaine, Ed. Armand Collion, Coll. U, Paris 2013, 455 pages , p. 295

[5] Idem. p. 297

[6] CHERU Fantu et OBI Cyril, Op.Citp.8

[7] Tanguy Struye de Swielande, Op. Cit, p. 57

[8] CARMODY P.R., et OWUSU F.Y., « Competing hegemons ? Chinese versus Americans geoeconomic strategies in Africa” dans Political Geography , n°26, 2007, p.507

[9] Les Chinois en Afrique : où en sont-ils ? Que font-ils ? 12 mars 2014, Jeune Afrique, disponible sur http://economie.jeuneafrique.com/regions/international-panafricain/21606-les-chinois-en-afrique-ou-sont-ils-que-font-ils-.html

Source: Logiques d’ares

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