5 novembre 1922 | La découverte du tombeau de Toutânkhamon révolutionne l’égyptologie

DIX JOURS QUI ONT CHANGE LA SCIENCE – Epargné des pilleurs de tombes, la sépulture du jeune pharaon a livré intact le scénario du cérémonial réservé aux hauts dignitaires. La découverte archéologique n’a cependant peut-être pas livré tous ses secrets.

Novembre 1922. Voilà six ans qu’Howard Carter taille obstinément les flancs de la vallée des rois que le richissime homme d’affaires Theodore Monroe Davis a pourtant tamisés jusqu’à la roche. « Plus rien à y découvrir », pense l’Américain qui en a lâché la concession sans regret à sir George Herbert, un aristocrate du Berkshire, 5comte de Carnarvon, qui s’est découvert une passion tardive pour les fouilles égyptiennes. Sa fortune est à la hauteur de son désoeuvrement. Elle peut financer les armées d’ouvriers que lui commande Carter, le bras armé de son récent penchant.

L’égyptologue a reçu une éducation populaire très éloignée des standards de l’aristocratie des fouilleurs. Mais ses talents de dessinateur lui ont offert une place appréciable sous le soleil égyptien : d’abord auprès de l’Egypt Exploration Fund, qui lui a commandé de dresser l’inventaire systématique des richesses antiques, puis en tant qu’Inspecteur général des monuments de Haute-Egypte pour lutter contre le pillage des tombes. Après vingt ans à explorer les rives du Nil, il a acquis une solide expérience de terrain, et une conviction : la vallée des rois abrite la dépouille de Toutânkhamon, un pharaon méconnu de la XVIIIe dynastie dont il a découvert des sceaux et des jarres portant le nom sur la colline de Cheikh Abd el-Gournah.

Pourtant, après six années de fouilles dispendieuses, la perspective d’étoffer les collections britanniques s’amenuise. Les pronostics de l’Américain et le sale caractère de l’archéologue finissent par avoir raison de la patience du mécène. « Cette campagne sera la dernière », jure-t-il à Carter à la veille de son 48e anniversaire. Où creuser ? Une ultime intuition guide Howard aux abords de la tombe de Ramsès VI pour explorer une zone de remblai qui a servi de bivouac de fortune aux ouvriers antiques. Après tout, conçoit-il, l’excavation des 1.500 mètres cubes de ce long couloir funéraire a bien pu ensevelir plus profondément l’entrée camouflée d’un autre monument. La théorie est osée, et jusqu’au 4 novembre, lui seul y croit. Ce matin-là, ses ouvriers creusent profondément sous l’entrée du tombeau royal, et sous quatre mètres de sable et de pierre, délivrent l’amorce d’un escalier.

Un masque funéraire constitué de 10 kilos d’or

Dans la journée, seize marches sont dégagées qui mènent à une porte murée dont le plâtre antique tient encore intacts les hiéroglyphes royaux. « C’est sans difficulté aucune que nous pûmes y déchiffrer le nom de Toutânkhamon », racontera l’archéologue. Mais il s’arrête là. « Avons fait une découverte extraordinaire dans la vallée. Une tombe somptueuse dont les sceaux sont intacts. L’avons refermée jusqu’à votre arrivée. Félicitations », télégraphie-t-il à son partenaire resté dans son château de Highclere.

Vingt longues journées de spéculation s’écoulent dans l’automne égyptien avant que le comte ne foule enfin le sol aride de la nécropole. Le 26 novembre, le mur découvert par Carter est démonté pierre par pierre. Devant les fouilleurs se dresse une seconde porte couverte des seaux du pharaon. L’instant est solennel. Dans l’épaisseur d’un trou de souris, une bougie illumine ces ténèbres fossiles d’où s’échappe une atmosphère piégée depuis 2.300 ans. « Au début, je ne vis rien, décrit Carter. Mais tandis que ma vue s’habituait à la lumière, les détails se détachèrent lentement du brouillard. D’étranges animaux, des statues, et partout, le scintillement de l’or. Pendant quelques secondes qui durent sembler une éternité à mes compagnons, je restais muet de stupeur. Et lorsque de Lord Carnarvon demanda enfin : “Voyez-vous quelque chose ?” Je ne pus que répondre : “Oui. Des choses merveilleuses.” »

La sépulture est inviolée, scellée d’une cordelette nouée à la bougie. Par centaines gisent là des statues d’albâtre et de bois doré, des coffres, des bijoux, des armes, des chariots, des pièces d’étoffe, des cannes, des instruments de musique, des vases précieux, des meubles… L’incroyable bric-à-brac de la sanctuarisation antique avec en son coeur, quatre chapelles et autant de sarcophages de quartzite, de cèdre doré et d’or massif s’emboîtant autour de la momie parée d’un masque funéraire constitué de 10 kilos d’or et de pierres semi-précieuses. Howard Carter passera les dix années suivantes à vider les trois pièces exiguës du ­tombeau. Presque un siècle plus tard, les fouilles pourraient reprendre : de récentes investigations radar laissent entendre la présence « d’espaces vides, contenant des matériaux organiques et métalliques », selon l’archéologue Nicholas ­Reeves qui suggère que le jeune Toutânkhamon, disparu prématurément avant son vingtième anniversaire, aurait été inhumé à la hâte dans un tombeau qui n’était pas le sien : celui de la reine Néfertiti, l’épouse du pharaon Akhenaton, son père. Une nouvelle pièce d’un assemblage de ­poupées russes ?

 

 

Paul Molga, Les Echos
@paulmolga

 

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