Voici comment le peuple africain est floué

 

En Afrique, de manière générale, l’indépendance réelle dont il était question dans le combat des nationnalistes a accouché d’une souris.

eux qui ont été portés à la tête des jeunes États dans les années 1960 sont ceux ayant combattu toute émancipation hic et nun du continent. Ne voyant en cette fin un risque, ils ont envisagé une tutelle programmatique avec l’ancien maître comme un assistant paternaliste. Nul besoin de se surprendre de constater que jusqu’à ce jour, l’Afrique en soit toujours à subir les tourments de la mainmise des anciennes métropoles parisiennes ou londoniennes. Il faudrait qu’on soit certain aujourd’hui qu’il s’agissait que d’indépendance de facade.

Mongo Beti, esprit lucide en la matière, attire encore notre attention là-dessus : “L’indépendance, l’indépendance, cette couillonnade de Nègres, tu appelles ça indépendance ? Si tu es couillon, tu crois ; si tu n’es pas couillon, tu ne crois pas. Moi je ne crois pas, je ne suis pas un Nègre couillon. Ce sont les toubabs qui, eux-mêmes, ont mis là leur homme du Nord, leur Massa Bouza ; bon, lui il boit, il boit, il boit seulement, il laisse les toubabs tout faire comme avant ; et nous, Nègres couillons, on croit seulement que c’est Massa Bouza qui fait mal les choses, et toi tu crois que ça peut changer comme ça, mon frère ? Écoute-moi bien là, mon frère : avec un couillon de Nègre président, c’est encore plus mieux pour les toubabs tout faire comme avant ; et nous, Nègres couille palais, et pour nous, c’est encore plus pire.” (in La Ruine presque cocasse d’un polichinelle, Paris, Le serpent à plumes, 2003, p.34).

La force de cette description de la situation politique d’un pouvoir postcolonial africain a le mérite de s’appliquer à l’ensemble des pays du continent et surtout à tous ses dirigeants qui sont là non pas pour le peuple, mais pour leur mentor métropolitain. Il suffit de regarder autour pour s’en convaincre. Qu’attendre d’un président dont la légitimité repose sur un pouvoir qu’il tient de l’Élysée ou des cercles maçonniques occidentaux ? Qu’attendre d’un président dont les comptes bancaires personnels, en plus de la monnaie de son pays, reposent allègrement dans les caisses du vieux continent ? Qu’attendre d’un président dont le souci le plus urgent et logique est de s’éterniser au pouvoir pour s’assurer, à lui et ses malicieux petits copains de palais, une paix durable contre toute représaille judiciaire pouvant interroger sa gestion calamiteuse d’un patrimoine nationnal jugé comme un bien privé ?

Un tel président ne peut donc servir qu’à multiplier des mécanismes pour endormir le peuple soit par la violence des régimes militaires ou policiers qui instaurent le règne du terrorisme d’État aux citoyens zélés par une envie naturelle de bien-être. Les nombreuses répressions, parfois de simples manifestations pacifiques des partis politiques ou des syndicats, sont blâmées avec la plus tranchante des sévérités. Quand il ne s’agit pas de violence affichée, ces régimes de la terreur utilisent bien volontiers la violence douce de l’opium pour calmer et annihiler les ardeurs de leur peuple.

On peut citer trois opiums abondamment utilisés en postcolonie par les présidents roublards : l’alcool, la religion et le sport. En effet, un homme saoul n’a sa lucidité que dans le fait qu’il sait toujours que boire, c’est lever le coude. En dehors de cet acte instinctif, il n’est conscient de rien d’autre. Il est dans le je-m’en-foutisme qui le confine dans l’inaction et la complaisance. L’ébriété ôte à l’homme et au peuple toute propension à la raison et à la pensée. Une société alcoolique ne pose pas de problème particulier à un président incompétent et éternel au pouvoir. D’ailleurs, tous les prix des denrées peuvent augmenter de manière significative sauf celui de l’alcool. Il faut permettre à chaque citoyen de s’accorder le privilège d’une bière pour absorber sa pauvreté originelle, désormais.

Le laxisme stoïque dans lequel se confine le peuple soûlard est renfermé par l’ambiance généralisée de spiritualité qui fait pousser, comme des champignons, les Églises dans toutes les contrées les plus inimaginables, parfois, de ces États de pacotille. La faiblesse du raisonnement pousse le peuple aux portes des Églises que les gouvernements impopulaires et inefficaces laissent germer à volonté. Un peuple qui croit plus à l’intervention d’un Dieu bienveillant reste docile à l’égard des dirigeants qu’il a pourtant élus pour changer son vécu quotidien. La multiplicité des religions permet ainsi de porter le regard sur le paradis promis par Christ en acceptant la misère et la persécution de la dictature comme un tremplin. Le meilleur est ailleurs ; tandis que le cachot terrestre où l’homme africain vit est perçu comme le passage obligé, la porte étroite qui mène à la terre promise. D’ailleurs, ne dit-on pas que ne seront heureux que ceux qui souffrent sans se plaindre ? L’Église ne prie-t-elle pas pour les hommes politiques dans les messes quotidiennes ou dominicales ? Les présidents fainéants en sont pleinement conscients.

Le troisième opium du peuple est bien évidemment le sport. On ne peut pas laisser son peuple dans la misère sans susciter en lui des moments de défoulement à travers les émotions d’une compétition sportive nationale ou internationale. Les victoires de l’équipe nationale de foot-ball, par exemple, au tournoi Fifa ou Caf ne se traite pas avec négligeance. Les mois qui précèdent les qualifications et ceux qui suivent la compétition en elle-même sont des moments cruciaux qui permettent aux gouvernements, débordés par les demandes d’emplois sans cesse grandissants, de respirer un peu. Des cinq ans que dure un mandat présidentiel dans certains États africains, il y a bien organisation et participation à deux Coupes d’Afrique des nations et une Coupe du monde. Sans oublier les Jeux olympiques et les tournois junior. Il y a assez pour occuper le petit peuple déjà inoculé par le spectre de l’acool (fainéantise) et de la religion (inaction).

Si ce peuple n’a toujous pas compris dans quelle soupe il est rôti, il faut pourtant qu’il y parvienne. Achevons notre propos par cette autre réflexion à laquelle nous convie Stéphano, un personnage de Mongo Beti dans le roman intitulé Perpétue et l’habitude du malheur , Paris, Buchet/Chastel, 1974 :

” Mais dites-moi pourquoi notre président tout-puissant, seul chef comme il aime à le dire ou à le faire claironner, […] n’a pas créé une seule usine de médicaments ? Un gouvernement noir, fondant des usines avec l’argent des Noirs, pour donner des médicaments à ses frères noirs, ça devait être cela l’indépendance, non ?

Oui, je sais, les Noirs n’ont pas l’argent, voilà ce que chacun va répétant à l’envi. Alors, avec quoi Baba Toura s’est-il payé un avion personnel, un hélicoptère, un palais, ses propriétés sur la Côte d’Azur, les Mercédès ultra-modernes des ministres, des directeurs et des secrétaires généraux ? Et il ne reste plus un seul sou en caisse au moment de nous fabriquer quelques ampoules d’antibiotique ou quelques comprimés d’aspirine ou de quinine ? Comme c’est étrange !”, pp.77-78.

 

La Dépêche d’Abidjan

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