14 septembre 1989 | Un mur est tombé en Afrique du Sud : Frederik De Klerk est élu président

En 1989, alors que l’Europe de l’Est est en pleine transformation, des changements, bien que timides, apparaissent en Afrique du Sud. Si l’apartheid est toujours à l’ordre du jour, il devient évident aussi bien pour le gouvernement que pour l’ANC que des négociations sont la seule solution viable pour sortir le pays de l’impasse politico-sociale et éviter que ne se réalise le scénario sombre prédit par les observateurs: une guerre civile sanglante.

S’appuyant sur des considérations historiques, érigé en programme politique, l’apartheid avait pour objectif la séparation physique et géographique totale de la population sud-africaine selon des critères raciaux. Il est réalisé par le Parti national (NP), au pouvoir à partir de 1948, par l’introduction ou le renforcement des lois ségrégatives. La ségrégation ne concerne pas uniquement les lieux publics (parsemés par des pancartes « Whites only »), elle est également résidentielle: en périphérie des zones urbaines et rurales exclusivement blanches, des townships abritent la population « non-Blanche » (Noirs, Coloured et Indiens) et des restrictions à la libre circulation sont imposées à cette population ; sociale, elle se manifeste par la création des services publics séparés ; économique, car les industries sont concentrées dans les zones blanches et les emplois qualifiés réservés uniquement aux Blancs. Les Nationalistes réalisent également leur projet du grand apartheid. Sur les emplacements des anciennes réserves, sont créés des Bantoustans, entités territoriales destinées à devenir un jour indépendantes. Les Noirs doivent y être progressivement déplacés et ils sont désormais considérés comme les citoyens de ces entités. Ainsi, seuls les Blancs, pourtant minoritaires (10% de la population), bénéficient-ils des pleins droits civiques et politiques en Afrique du Sud. Soutenu par un appareil militaire expansif, le régime de l’apartheid réprime aussi toute signe de contestation. En 1960, les principaux mouvements d’opposition noire, dont le Congrès National Africain (ANC), sont interdits et leurs leaders, à l’instar de Nelson Mandela (1962), emprisonnés. Des structures clandestines et des ailes militaires de ces mouvements sont créées en exil dans les pays africains indépendants voisins. Ils engagent la lutte armée.

Dans les années 1980, les incohérences de ce système, dissimulées par le miracle économique des années 1960 et 1970, provoquent une situation explosive. La pauvreté des Bantoustans et l’industrialisation rapide du pays qui a toujours nécessité la présence d’une main d’œuvre noire autour des zones blanches amplifie une immigration urbaine incontrôlable. La surpopulation des villes provoque rapidement des tensions sociales et ethniques. Les réformes constitutionnelles réalisées en 1983 par le président P.W. Botha avivent les revendications politiques et entraînent une mobilisation syndicale et politique sans précédant, sous l’égide de l’UDF (Front démocratique uni) et du COSATU (Congrès des syndicats sud-africains). En effet, ces réformes ne concernent qu’une partie de la population sud-africaine. Les Indiens et les Coloured obtiennent une représentation politique limitée dans un parlement tricaméral (par la suite très contestée par ces communautés) alors que les Noirs, majoritaires dans le pays, n’ont toujours aucun droit politique. Les appels à la désobéissance sont particulièrement suivis par la jeunesse noire, mobilisée depuis la répression de Soweto (1976) et frappée par un chômage exponentiel. La délégitimation des institutions et de l’Etat est accompagnée d’une explosion de violence envenimée par les interventions de l’armée. En 1985, l’état d’urgence est proclamé et il ne sera levée définitivement qu’en 1990. En même temps, une crise identitaire gagne la population blanche, inquiète de son avenir en Afrique du Sud. Elle est habilement exploitée par les partis conservateurs et d’extrême droite en pleine expansion.

L’apartheid a provoqué l’isolement politique international de l’Afrique du Sud. Cependant, les appels au respect des droits de l’homme, les nombreuses résolutions de l’ONU, les campagnes de protestation et les boycotts organisés par les mouvements anti-apartheid n’ont pas réussi à faire fléchir le gouvernement blanc sud-africain dans sa politique raciale. En 1989, ni l’ANC, ni le NP n’ont plus intérêt à maintenir le statu quo. L’ANC, repoussé loin du territoire national, affaibli militairement, est incapable de reprendre la direction de la mobilisation sociale. Le gouvernement, disposant d’une supériorité militaire incontestable, ne parvient cependant pas à contourner l’insurrection dans les townships. La prolongation, voire l’accentuation de cette situation tendue risque de rendre plus contraignantes encore les sanctions économiques, introduites dans les années 1980 par les principaux partenaires commerciaux de l’Afrique du Sud. De plus, l’attitude récente de Moscou dans les conflits namibien et angolais annoncent une révision de la politique soviétique dans la région. Pretoria perd ainsi l’argument de poids par lequel elle justifiait face à l’Occident sa persévérance dans le maintien du système d’apartheid: les visées expansionnistes des Soviétiques en Afrique. En même temps, les évolutions en Europe de l’Est, notamment en Pologne et en Hongrie, montrent que l’URSS préfère les négociations à une solution armée. Par conséquent, l’ANC qui bénéficiait de l’appui (équipement et entraînement) de Moscou est contraint, lui-aussi, à rechercher le dialogue avec le gouvernement.

L’initiative des négociations vient de Nelson Mandela emprisonné depuis 1962. À partir de 1985, des contacts exploratoires secrets entre le leader historique de l’ANC et les représentants du gouvernement ont lieu sans aboutir à la préparation du cadre général des négociations. Les conditions imposées par le gouvernement sont inacceptables pour l’ANC. Ce dernier n’a pas l’intention d’abandonner la lutte armée. Il demande aussi l’octroi de pleins droits politiques à tous les Sud-Africains de même que la création d’un gouvernement multiracial (majoritaire) au lieu d’une promesse de quasi-représentation parlementaire. En mars 1989, Nelson Mandela réitère la proposition de négociations dans une lettre soumise au président Botha. Deux questions pourraient être délibérées: la mise en place d’un gouvernement majoritaire (majority rule) dans un pays unitaire (sans banthoustans) et les appréhensions de la population blanche quant au nouveau système. Mandela écrit: « Majority rule and internal peace are like two sides of a single coin, and white South Africa simply has to accept that there will never be peace and stability in this country until the principle is fully applied »

Le moment est bien choisi. En février 1989, PW Botha, à la tête du pays et du Parti national depuis 1978, est contraint par son entourage de passer le pouvoir dans le Parti à Frederik De Klerk, son ministre de l’Education. Dans cette nomination, les observateurs voient l’annonce du changement de cap et de l’accélération des réformes. Considéré comme le principal obstacle à l’évolution de l’Afrique du Sud, Botha n’a pas pourtant l’intention de quitter la direction de l’Etat. Une crise politique au sein du gouvernement s’engage. Le Parti accepte cette situation embarrassante à condition que des élections anticipées aient lieu en septembre 1989. Dans les mois qui suivent, Botha essaiera plus d’une fois de prouver son autorité. Il accepte néanmoins de rencontrer, le 5 juillet 1989, Nelson Mandela. Même si la conversation historique n’amène pas le président à franchir le Rubicon, le leader de l’ANC notera dans ses mémoires: « Now, I felt, there was no turning back ».

En même temps, l’ANC en exil, sous la direction d’Olivier Tambo, réussit à faire entériner la possibilité de négociations par les pays africains. Le 21 août 1989, l’Organisation de l’Unité Africaine adopte la déclaration de Harare. Le document, tout en restant fidèle aux principes historiques de l’Organisation, énumère les conditions préliminaires des pourparlers parmi lesquelles la libération inconditionnelle des prisonniers politiques et la relégalisation des mouvements d’opposition. Par la suite, ce document servira de base pour préparer le cadre général des négociations. La déclaration est approuvée dans le contexte des changements intervenus en Afrique du Sud. Le 14 août, P.W. Botha démissionne et le lendemain Frederik De Klerk devient président par intérim.

La tâche de De Klerk est particulièrement ardue. Ministre des gouvernements nationalistes, il n’est pas un partisan convaincu de l’idée « one man, one vote ». De plus, dans le contexte de la campagne électorale, des déclarations trop conciliantes risquent de provoquer un transfert massif de l’électorat blanc vers des partis conservateurs, adversaires des réformes. De Klerk doit faire preuve de pragmatisme. Organisée par les mouvements anti-apartheid à partir du 2 août, la campagne de désobéissance civile prend de l’ampleur. Le scrutin parlementaire du 6 septembre se déroule dans une ambiance de grève générale. Des manifestations contre la « farce » électorale où seule une partie de la population peut voter se transforment en affrontements avec la police et il y a des morts.

Le 14 septembre, Frederik De Klerk est élu président. C’est à partir de cette date qu’il peut plus librement imposer ses choix politiques. Dans son discours d’investiture, il met en garde contre « les attentes irraisonnées, trop d’enthousiasme », mais il répète son intention de négocier avec « des gens raisonnables ». Deux jours avant son élection, son gouvernement a autorisé une marche anti-apartheid. Après l’élection, il multiplie les gestes d’ouverture. Le 10 octobre, il annonce la libération des prisonniers politiques, condamnés avec Nelson Mandela à la prison à vie en 1964, parmi lesquels Walter Sisulu. Il abolit progressivement la ségrégation dans les lieux publics. En novembre, il annonce le démantèlement du National Security Managment System mis en place par son prédécesseur. Le 13 décembre, il rencontre Nelson Mandela pour parler du climat nécessaire à la mise en oeuvre des négociations. Il lui promet de reconsidérer la possibilité de la mise en place du gouvernement par la majorité et de la rélégalisation des mouvements d’opposition. C’est ainsi que Nelson Mandela peut écrire à l’ANC en exil: « M. De Klerk seemed to represent a true departure from the NP politicians in the past. Mr de Klerk, I said, echoing Mrs. Tchatcher’s famous description of Mr Gorbatchev, was a man we could do business with ».

En 1989, l’Afrique du Sud fait un pas timide vers la liberté. Les 100 premiers jours du nouveau président éveillent des espoirs qu’il va être difficile d’apaiser. Les 100 jours qui suivent voient se succéder le discours de De Klerk devant le parlement (le 2 février 1990), la libération inconditionnelle de Nelson Mandela (le 11 février 1990) et l’accord de deux partis pour ouvrir des pourparlers officiels. Certes, il faudra attendre 1994 pour que les premières élections multiraciales puissent avoir lieu et que Nelson Mandela soit élu président de l’Afrique du Sud. Mais dès la fin 1989, les comparaisons avec l’évolution en Europe s’imposent. Dans un essai politique daté de janvier 1990, André Brink, écrivain sud-africain, note:

« But the Wall has been breached, in Pretoria as in Berlin. And since South Africa has learned so much from the Germany in the thirties, perhaps it might yet decide to take note of the Germany of nineties as well ».

 

 

Anna Konieczna, doctorante au Centre d’Histoire de Sciences Po.

 

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