ANGLOPHONE CONTRE FRANCOPHONE: QUAND LE COLONIALISME CONTINUE DE HANTER LE CAMEROUN – Par HUBERT MARLIN ELINGUI JR

Les premières allusions historiques à la contrée qui porte aujourd’hui le nom Cameroun remonte à plus de 500 ans avant Jésus Christ, avec le périple du Carthaginois Hannon l’un des plus grands navigateurs Africains issu de l’Afrique septentrionale dans le pays qui porte le nom de Tunisie aujourd’hui.

Le récit de ce périple qui précise les différentes étapes du navigateur a été transcrit sur une stèle déposée dans le temple de Ba’al-Hammon à Carthage. Les écrits du Carthaginois font état d’un pays situé au golfe de Guinée dominé par une grande montagne qui pendant son expédition était en éruption il lui donna le nom du Char des dieux dans ses récits. L’expédition d’Hannon composé de 60 Navires et de 30 000 hommes, avait pour objectif d’établir des comptoirs de Commerce sur les côtes africaines.

On peut donc aisément affirmer que dès cette période le pays était ouvert au monde, les colonisateurs européens ne feront que suivre les routes des premiers explorateurs Africains et grecs en utilisant leurs cartes pour s’infiltrer dans le continent et écrire l’histoire de l’esclavage et de la colonisation qui suivit. le Cameroun, s’il ne portait pas encore le nom Cameroun un dérivatif du terme portugais rio dos Camaroes, du nom de l’embouchure du fleuve Wouri riche en crevettes, n’était pas moins un pays peuplé de différentes ethnies qui cohabitaient pacifiquement, accueillant même des nouveaux migrants africains sur son sol comme ces colonies de peuplement venu de l’Égypte antique, des migrations que certains chercheurs placent après la chute de l’Égypte sous la sphère d’influence Romaine à peu près 1 siècle avant Jésus Christ ou bien avant, lors de l’invasion de l’Égypte par les Hyksos plusieurs siècles auparavant qui força certains égyptiens à migrer vers le sud.

Quoi qu’il en soit les peuples Bantous du golfe de Guinée et du Cameroun en particulier se connaissaient, ils savaient qu’ils étaient les fils de leur terre et se savaient liés par une histoire commune. Il ne fallut pas attendre le colon pour qu’ils sachent qui, ils étaient et que signifiait le désir de vivre ensemble. Cette harmonie entre les peuples de la région du Cameroun actuel sera mise à l’épreuve dès le 10ème siècle avec les intrusions européennes, et quelques siècles plus tard avec le commerce triangulaire et la colonisation, qui commença officiellement en 1470 avec le premier comptoir Portugais au Cameroun.

Les occidentaux s’emploieront avec malice à diviser un peuple qui se savait diffèrent par sa coloration ethnique mais unis par la compréhension de chacun et de l’intérêt commun (le Cameroun compte 280 groupes ethniques et dialectes). Après l’histoire trouble de l’esclavage qui mis à rude épreuve la paix sociale au Cameroun créant des guerres tribales çà et là, le colonialisme sera entériné avec l’occupation allemande qui commença en 1884 pour s’achever en 1916 avant la fin normale de la 1ère guerre mondiale en 1918. La défaite rapide de l’Allemagne dans ses colonies d’Afrique dont le Cameroun, lors de la première guerre mondiale est liée au sentiment anti colonialiste des populations Camerounaises. Aussi du nord au sud de l’est à l’ouest des mouvements de résistance s’organisèrent pour contrer la violence et le mépris de la colonisation allemande. Tous les camerounais comme un seul homme combattirent les colons, et payèrent un prix conséquent, si l’Allemagne n’eut le temps ni les moyens d’imposer son système de génocide comme elle le fit dans ses colonies d’Afrique australe comme la Namibie avec le génocide des Hereros, elle s’employa quand même à réprimer dans le sang les mouvements indépendantistes Camerounais. Tomberont en Martyr les Camerounais issus de toutes les régions du Cameroun. Au Sud Martin Paul Samba, au Littoral Douala Manga Bell, Ngosso Din, au Sud- Ouest la révolte des Bakweris, révolte qui fut écrasée avec la démolition de la ville Buea en Décembre 1894 et l’exécution du chef Kuv’a Likenye, et au Centre le chef Omgba Bitsogo qui mena la révolte du peuple Ewondo contre les allemands peut être considéré comme l’un des tous premiers prisonniers politiques du Cameroun, humilié et mis aux arrêts devant ses administrés il ne perdra pas moins sa chefferie au profit de Charles Atangana plus habile et pondéré envers les allemands. Les archives coloniales qui restent sous scellés regorgent des faits qui sont passés à la mémoire populaire en général par la tradition orale. Aussi on sait par exemple que les colons ont usé de déportation massive des populations à l’intérieur du pays tout comme d’un pays à l’autre, et du combat à armes lourdes contre des populations autochtones. Les troupes allemandes du major Dominik eurent du fil à retordre partout dans le Cameroun. La théorie selon laquelle l’actuelle président américain Barack Obama qui porte un patronyme très bien connu dans la région du sud Cameroun serait en fait de souche Camerounaise ne semble pas être farfelue elle a un fondement qu’il faut trouver dans l’histoire complexe de l’administration coloniale allemande, française et britannique au Cameroun, qui n’hésitait pas a déporter dans des contrés lointaines des éléments récalcitrants.

Les colons utiliseront plusieurs tactiques pour maintenir leur main mise sur les affaires du Cameroun, ce nonobstant le fait que le pays ne fut jamais une colonie, malgré le traité Germano Douala du 12 juillet 1884. L’imposition des langues et des religions coloniales aidera à bâtir le sentiment de division qui sévit jusqu’aujourd’hui entre les camerounais dit anglophones et francophones, avec la défaite de l’Allemagne, le Cameroun entrait sous tutelle britannique et française, sans être une colonie il allait être administré sous le régime des colonies, et fait inédit car jamais auparavant le moindre pays n’avait connu une tutelle de deux pays différents, le Cameroun pays des irréductibles qui avait par le passé toujours résisté avec un certain succès contre les colonisateurs allait être divisé , en créant une entité francophone et anglophone, les forces coloniales avaient sans doutes anticipées sur toutes velléités futures de révolte des camerounais, et les années qui suivront allaient être capitales.

Les clivages anglophones et francophones allaient être renforcés, pour maintenir une division du peuple camerounais. En outre la sécession d’une partie du Cameroun et son rattachement au Nigeria, était une tactique qui avait pour but d’installer un climat malsain de manière perpétuelle aussi bien entre les deux pays riverains qui connurent plus tard une histoire de dispute frontalière meurtrière, qu’ entre les populations qui devinrent anglophones et francophones par la volonté du colon.

Tandis que le referendum qui intervint plus tard avait pour substance, un fait important qui allait définir de manière durable ce que devait devenir les nouveaux états indépendants d’Afrique. Sinon pourquoi diviser un pays qui existait déjà alors que celui-ci venait à peine d’accéder à l’indépendance? En fait on assista à une nouvelle « conférence de Berlin » un nouveau partage du gâteau entre les forces néocoloniales,

Britanniques et Françaises, qui entendaient maintenir leur présence en exploitant les ressources minières des dits pays sans pour autant se marcher sur les pieds chacun, le referendum n’était en rien une volonté de certains camerounais de se rattacher à quel pays que ce soit; où était d’ailleurs la nécessité puisse que les familles riveraines ne devaient pas être relocalisées à cause des indépendances.

Et de surcroit le Cameroun devait désormais être dirigé par des camerounais comme eux-mêmes et non des anglophones ou des francophones. Le northern Cameroon et le southern Cameroon n’étaient que le Cameroun, et pire le northern Cameroon essentiellement musulman qui se rattacha au Nigeria perdit dans ce processus son identité camerounaise pour devenir le Nigeria et pire aucune indépendance totale ne lui était garantie à l’époque, le northern Cameroon ne devint jamais un état de la fédération du Nigeria la possibilité d’une indépendance totale ayant été écartée par le représentant britannique au conseil de tutelle des Nations unies Andrew Cohen, et ceci malgré la proclamation d’indépendance du Nigeria le 20 octobre 1960.

On peut bien se poser la question de savoir comment les camerounais de cette partie du pays avaient accepté pareille duperie, rentrer en servilité dans un pays sous le joug du colon britannique lorsque la majorité du Cameroun se battait pour son indépendance et l’avait déjà obtenu ne serait-ce que d’apparence le 1 janvier 1960 un an avant la date fatidique du 11 février 1961 où le Cameroun fut amputé par ce simulacre de referendum. Il y’a là un caprice de l’histoire qui ne saurait être que le fait des compromis entre puissances coloniales.

Ce referendum n’avait pas de raison d’exister au départ, la question de la camerounité de ces populations ne se posait pas, mais la rentrée sous la sphère d’influence de la France ou de l’Angleterre était au centre de la question. La première fraude électorale sur le territoire camerounais est sans doute ce referendum. En définitive on peut constater que l’issue du referendum était scellée d’avance car qu’il y a eu un marché entre la France et l’Angleterre sur la question du Cameroun, la France devint la force coloniale prédominante dans le pays après qu’une partie du Cameroun ait rejoint la sphère d’influence Britannique en se rattachant au Nigeria et du coup depuis ces années –là, l’Angleterre n’a plus jamais eu la moindre interférence dans la gestion des affaires du Cameroun comme la France. On peut aisément comprendre pourquoi. Elle avait été payée avec une partie du Cameroun riche en ressources minières pour se faire oublier.

Le français et l’anglais ne sont pas des langues originaires du Cameroun, ce sont des vocables qui ont été imposés aux Camerounais, raisons pour lesquelles les camerounais fiers de leur identité culturelle ne devraient pas utiliser la langue du colon pour se définir et s’opposer. Il est temps que les africains en général comprennent que la religion ou la langue étrangère imposée à eux n’est pas digne de mourir pour, car ce sont les outils que le « maitre » à imposer pour bâtir la maison de sa domination perpétuelle. Aujourd’hui il est important de se poser la question de savoir qui sont les Camerounais ? Se définissent- ils comme francophones d’abord et anglophones d’abord ou Camerounais?

Au moment où certaines figures publiques comme le prélat Camerounais Christian Tumi qui n’est pas d’origine anglophone mais camerounaise estiment que les « anglophones » devraient avoir un autre referendum on se pose la question de savoir c’est pour devenir quoi? Se rattacher de nouveau au Nigeria et rentrer dans la sphère d’influence anglophone ou se définir en tant que camerounais d’un autre genre alors que la diversité est l’essence même du Cameroun?

L’anglophonie et la francophonie ont-elles pris le pas sur la camerounité? L’acculturation assimilationniste a-t-elle eut finalement raison de ce que sont les Camerounais par essence?

Le fait le plus risible de cette situation d’acculturation réside dans le fait que ce sont les premiers Camerounais ceux qui vivent dans les régions ou l’identité nationale a commencer à se former qui sont les premiers à semer la pagaille, pourtant ils devraient être les premiers à inculquer au restant des camerounais ce que signifie être camerounais, car les habitant des berges de la rivière des crevettes et des pieds du char des dieux, sont les premiers des camerounais et devraient être les dernier à quitter le navire même quand celui-ci serait en feu. Ces régions ne furent pas le plus grand théâtre des opérations des luttes coloniales contre le Cameroun pour rien.

Malgré tout il faut admettre qu’il y a une certaine frustration née d’un sentiment illégitime, parce que greffé dans les mentalités des uns et des autres par les colons, Avec l’histoire de la lutte d’indépendance qui hélas reste occultée avec le demi million de morts de l’armée coloniale française contre les populations camerounaise, entre la fin des années 40 et le début des années 70, ainsi que l’indépendance factice que connait le Cameroun depuis 1960, les maitres de la manipulation des masses ont continué d’agir dans l’ombre plaçant des pions qui depuis ont servi leur politique de division et de contrôle . Les citoyens camerounais peu avertis dans la manière dont est géré leur pays sont évidemment toujours prêt à blâmer ceux qui les servent de dirigeants, des dirigeants qui ne sont au pouvoir qu’à cause de la volonté des forces colonisatrices auxquelles elles sont assujetties, tout en maintenant une apparence de souveraineté de l’état.

Il est extrêmement difficile d’être chef d’état en Afrique car à un moment ou l’autre vous devez faire un choix cornélien. Servir votre peuple et courir le risque certain de se faire déposer le plus souvent de manière violente avec effusion de sang du même peuple que vous vouliez servir, ou obéir aux directives des forces néocoloniales et implémenter la doctrine de paupérisation du tiers monde pour l’enrichissement et l’hégémonie de l’occident. Entre ces deux courants, il y’a le Cameroun de Paul Biya qui en 32 ans de règne a su maintenir un statu quo. le président Camerounais a su démontrer quel stratège politique il est, en maintenant le bateau camerounais à flot bon an mal an, servant de manière intelligente les deux courants, plaire aux maitres de l’occident et maintenir un semblant de progrès social dans son pays. Une posture qu’il fut obligé de tenir par ce qu’a chaque fois qu’il a osé sortir des directives coloniales en essayant une politique progressive il fut ramené à l’ordre par de évènements douloureux ce fut le cas en 1984 lorsqu’il décida de commencer une grande politique renouveau et de libéralisme des différentes composante de la nation camerounaise il eut une tentative de coup d’état qui le ramena à l’ordre, 7 ans plus tard il subit d’autres soubresauts, avec la crise économique créée par l’occident dont la conséquence directe fut la dévaluation du F Cfa et une démocratie imposée pour distraire du scandale économique de spoliation du continent, avec les plan d’ajustement structurel du FMI et la détérioration des termes de l’échange. La situation économique et la démocratie devinrent des leviers de pression sur l’orientation des politiques.

Depuis 2009, avec les nouveaux accords de défense, et le changement des partenaires au développement, l’insécurité s’est installée au Cameroun; un fait pas si anodin que ça.

Quoi qu’il en soit aujourd’hui la politique équilibriste est désormais insuffisante avec un peuple mieux informé, face aux nouveaux défis de cette ère. Le président camerounais s’est finalement tourné vers le progrès et la croissance économique de son pays. Les ennuis sécuritaires, avec les activités des groupes terroristes qui sévissent dans le nord du pays pour imposer le sous-développement comme norme, tout en lorgnant un déséquilibre total du pays, sont une très mauvaise coïncidence.
Il est difficile de faire comprendre à certains frustrés par les années du renouveau qu’en fait les francophones ne sont en rien responsable de la déliquescence du pays, car en fait cette déliquescence et ce manquement criard au progrès social des masses, font partie intégrante du programme défini par les forces étrangères, un gouvernement qui nationaliserait les compagnies de ressources minières, au lieu de les privatiser en les vendant aux compagnies occidentales comme le stipule les programmes du FMI (AES, Eneo, Camrail) s’expose au drame. Nationaliser l’économie et redistribuer les bénéfices de la croissance économique à la population ne peut que réduire de manière drastique le profit des compagnies occidentales, et le prestige des occidentaux envers les africains. Comme conséquence, le courroux occidental pourrait se manifester par un remake de ce qui est arrivé à Kadhafi et au peuple libyen si les ingrédients étaient réunis.

Aussi dans la même logique il serait temps que certains camerounais cessent de penser qu’ils devraient se livrer à un marchandage ignoble sur leur camerounité, lorsque l’on regarde le développement infrastructurelle du pays la partie dite anglophone n’est pas forcement la moins nantie lorsqu’à 50 km de la capitale politique du Cameroun ont dénombre des problèmes graves de routes, d’adduction d’eau et d’électricité, et pire au septentrion dans les régions de l’extrême nord le sous-développement reste la norme. Ces camerounais « francophones » du nord, du sud de l’est et de l’ouest devraient –ils se sentir coupables de la mauvaise situation dans laquelle le pays se trouve, et céder à tous les caprices des camerounais anglophones du nord-ouest et du sud-ouest, lorsqu’eux-mêmes connaissent les affres de la misère? Le restant des camerounais doivent –ils céder au chantage de certains Camerounais dits Anglophones, pour leur offrir une union de luxe qu’ils ne sauraient payer, alors qu’en réalité depuis des lustres ils sont tous camerounais?

Dans un paradigme peu louable de marchandage politique certains évoquent le retour au fédéralisme en créant un état Anglophone et un état Francophone, lorsque l’on sait que le Northern Cameroon qui jadis se rattacha au Nigeria perdit son identité ne devenant jamais un état de la fédération du Nigeria, il est important de noter que dans l’optique d’un nouveau fédéralisme au Cameroun les 10 régions actuelles devraient plutôt toutes prétendre au statut d’états fédérés , on ne saurait perpétuer la division coloniale du Cameroun sous le prisme du clivage extravertie anglophone contre francophone pour bâtir une nation camerounaise unie dans sa diversité, et fière de son identité sociale et culturelle.

En outre les plus de 50 ans d’indépendance factice ont été géré avec les mêmes anglophones qui ont occupé et occupent des postes clés, depuis les années 60 dans la gestion des affaires du pays. Les francophones voire les sudistes en occurrence, ne devraient en rien se sentir seuls coupables de la mauvaise passe dans laquelle se trouve le Cameroun, et porter à eux seuls le blâme, ils ne doivent aucune excuse à qui que ce soit. Le fait d’avoir l’un des leur comme chef d’état n’a pas fait d’eux des élus qui vivent au-dessus du lot de misère, le Cameroun ne s’est pas fait ou défait avec un seul homme, chacun à sa manière a contribué à ce qu’est le pays aujourd’hui. Les mots du premier président camerounais Ahmadou Ahidjo sonnent avec perspicacité aujourd’hui : « le Cameroun sera uni ou ne le sera pas. » Chaque camerounais doit tirer les conclusions qui s’imposent et se poser les bonnes questions pour avoir les bonnes réponses. A l’heure où le défi de la globalisation est ambiant les micros États sont hélas appelés à disparaitre, (les États en faillite sont ceux qui sont divisés, Somalie, sud Soudan, Libye, Ukraine…) et il est assurément inopportun de tabler sur une énième division du Cameroun et de l’Afrique à l’heure où le front uni devrait être de rigueur.

21 Juillet 2015 par Hubert Marlin Elingui Jr
Journaliste Ecrivain

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