16 juillet 1899 | La Mission Voulet-Chanoine ou le prix à payer pour apporter la civilisation à des nègres et agrandir l’empire français.

Les éditions Futuropolis ont publié, sous les plumes de Dabitch et Dumontheil, le second tome de la Colonne, qui retrace l’expédition sanglante de la mission du capitaine Boulet et du lieutenant Lemoine. Derrière ces pseudonymes transparents, se cache l’histoire vraie de la sinistre «Mission Afrique centrale-Tchad», dite «Mission Voulet-Chanoine».

L’écrivain et journaliste ivoirien Venance Konan, célèbre auteur de Robert et les Catapila et Grand Prix littéraire d’Afrique noire, écrit dans sa préface :

«Une histoire terrible et vraie qui n’est enseignée nulle part, ni en France ni en Afrique. Ce fut juste un épisode de l’histoire de la colonisation, un «détail» comme dirait quelqu’un, qui n’a pas mérité que l’on s’y attarde outre mesure. C’était le prix à payer pour apporter la civilisation à des nègres et agrandir l’empire français.

Non, nous ne pouvons pas trouver la colonisation positive.

Mais l’on ne pourrait passer sous silence notre propre part dans cette barbarie. Dans la bande dessinée, «l’esprit de la colonne», le narrateur, dit à Souley [un tirailleur sénégalais de la colonne] : «Il n’empêche que même pour toi, cela m’étonne. Tant d’énergie. Il y avait huit Blancs et vous étiez des centaines.» Et Souley répond : «Pourquoi les Noirs seraient différents des Blancs ?»

Quel était l’objectif de cette mission ? Il s’agit en réalité d’une de trois missions dépêchées en 1899 par le ministère des Colonies pour parachever l’œuvre de conquête coloniale au lendemain de la conférence de Berlin (1885) : les frontières coloniales de l’Afrique centrale ne sont pas encore posées, et la IIIe  République entend plus que jamais construire son empire comme principal argument de sa grandeur national(iste) après la défaite de 1871. Déjà en 1895, la IIIe République a posé un important jalon en créant l’Afrique occidentale française (AOF). Il lui reste à édifier et à consolider son empire au cœur du continent. Le lac Tchad constitue alors l’horizon et le point de jonction assigné à trois missions en 1899 : la «mission Foureau-Lamy» qui descend d’Algérie, la «mission Gentil» qui remonte du Congo, et la «mission Voulet-Chanoine» qui part de Saint-Louis, au Sénégal, pour traverser le Soudan (Mali) et le Niger. Dans leur feuille de route, les trois missions, une fois réunies, ont pour objectif de combattre et réduire Rabah, le nouveau dirigeant du Bornou.

Qui sont le capitaine Paul Voulet et le lieutenant Julien Chanoine ? Tous deux sont des officiers coloniaux : si Voulet apparaît comme le chef, Chanoine (fils d’un général anti-dreyfusard éphémère ministre de la Guerre) est présenté comme son «âme damnée». Leur tandem s’illustre notamment lors de la conquête brutale du pays Mossi, qui se conclut en 1896 par la prise de Ouagadougou qui sera rasée. Ils incarnent toutefois plus que leur propre personne : en 1898, l’armée française est secouée par deux grandes affaires qui mettent à mal son autorité. En France, l’institution militaire est politiquement (et judiciairement) incriminée dans l’affaire Dreyfus. En Afrique, le commandant Marchand a dû reculer devant les Anglais à Fachoda («Lâchoda» diront les ultras qui dénoncent – déjà – les manœuvres des politiques). Voulet et Chanoine, anti-dreyfusards et anglophobes notoires, partent en Afrique avec au cœur un sentiment de revanche.

Comment se déroule cette mission ? Partie en janvier 1899 de Saint-Louis, pour partie par le fleuve Niger et pour partie par voie terrestre, elle se compose de huit officiers Français. Ils sont accompagnés de tirailleurs sénégalais et d’auxiliaires et mercenaires africains, soit environ 600 guerriers, pour la plupart vétérans de guerres contre les Bambara et les Toucouleur. La colonne est également composée d’environ 600 porteurs et 800 femmes. La consigne est aussi simple que brutale : «vivre sur le pays». En effet, les capacités de réserve (eau, nourriture, ravitaillements) ne pouvant dépasser un mois pour une telle troupe, l’expédition va rançonner les villages qu’elle trouve sur son parcours – et malheur à ceux qui refusent. Au fur et à mesure que la colonne s’éloigne des zones contrôlées par la France, le contact est de plus en plus brutal. Lorsque les chefs de village ou les communautés refusent de se soumettre aux réquisitions (c’est-à-dire au pillage «légal» de l’armée et de ses auxiliaires), Voulet et Chanoine ont prôné des solutions radicales : des centaines de têtes tombent et des dizaines de villages sont incendiés. Les victimes, au nombre incalculable, sont estimées à plusieurs milliers. Cette armada terrestre aura essentiellement tué des innocents, cherchant longtemps un ennemi invisible et entendant faire des exemples pour dissuader les «rebelles» : les effrayantes collections de têtes coupées de la mission seront leur macabre signature. Les exactions des auxiliaires africains seront non seulement couvertes mais encouragés et encadrés par Voulet et Chanoine. La prise de Birni N’Konni en pays Haoussa fut l’un des moments clés de ces massacres incessants. Sarraounia, la reine du Lougou, s’est opposée à la colonne Voulet-Chanoine : son engagement devient un mythe de la tradition orale Haoussa.

La violence de la colonne est telle que le gouvernement français, lorsqu’il en est informé au mois d’avril 1899 (notamment par les lettres du lieutenant Peteau, membre de la mission ecœuré par les exactions), souhaite y mettre fin. Le colonel Klobb, en garnison à Tombouctou, se lance dans une course-poursuite de 2000 km : lorsqu’il retrouve Voulet le 14 juillet (ironie du calendrier) et le somme de se rendre, ce dernier l’abat. Voulet a préalablement annoncé à ses troupes abandonner l’armée française et s’est déclaré «roi du Tchad», suivi de son fidèle second, prétendant ainsi voler à la République sa future colonie pour en faire un royaume africain dont il se rêve le maître ! Voulet et Chanoine finissent par être abattus par leurs tirailleurs sénégalais, les 16 et 17 juillet 1899 à Dankori (Niger). Ils sont enterrés, côte à côte, sur place. Ils n’ont jamais atteint le Tchad. La rumeur leur attribue d’avoir succombé à la «soudanite» (crise de folie en Afrique) ; une autre explication se veut plus précise, les présentant comme atteints de démence des suites d’une méningo-encéphalite alors qu’ils étaient atteints de la syphilis.

Loin d’être un simple dérapage ou une bavure militaire, la colonne Voulet-Chanoine appartient à un refoulé de l’histoire coloniale : inutilement sanglante, barbare, elle n’est pas une initiative privée ou une entreprise de deux officiers isolés et inconnus ; elle participe bel et bien d’un programme de colonisation («pacification») de l’Afrique subsaharienne. La personnalité de Voulet et Chanoine est sans conteste à la base de la violence extrême de cette colonne, mais elle n’explique pas tout : ni côté français, ni côté africain. La question de la «pacification» et des «exactions» de la conquête coloniale reste à interroger, par-delà la folie personnelle de Voulet et Chanoine. De fait, une fois ces deux officiers éliminés, la colonne repart sur de nouvelles bases sous les ordres de Joalland, lieutenant de la mission, et Meynier, adjoint de Klobb. La «mission Joalland-Meynier» finit par défaire Rabah à la bataille de Kousseri en 1900 et ouvre la voie à la conquête du Tchad. La force de la BD de Dabitch et Dumontheil est de donner à voir cette colonne infernale, de la rendre vivante avec ses paradoxes et ses dérives.

Tombes de Voulet et Chanoine

L’histoire connaît toutefois un épilogue aussi méconnu que romanesque : en 1923, année de la publication du livre Les conquérants du Tchad de Meynier, un jeune administrateur colonial du nom de Robert Delavignette se rend à Dankori et fait procéder à l’ouverture des tombes… qu’il découvre vides. Une légende raconte que Chanoine serait parvenu à s’enfuir avec une poignée de spahis, la France ayant préféré oublier ce fils de général ministre de la Guerre pour ne pas surenchérir dans le scandale. Ayant gagné le Tchad, il y serait devenu le mythique «émir blanc du Tibesti» qui aurait empêché le soulèvement des Touaregs en 1916-1917, maintenant le Tchad dans l’influence française, à une époque où la République craignait, plus que tout, que n’éclatent des révoltes coloniales à la faveur de la Première Guerre mondiale. Il serait mort en 1921. Voilà pour la légende. L’histoire véritable de cette sanglante mission mettra, quant à elle, de longues décennies à sortir en pleine lumière.

 


 ÉCRIT PAR : Vincent Hiribarren, maître de conférences à King’s College London, j’enseigne l’histoire de l’Afrique et l’histoire globale. Mes recherches portent sur le Nigeria et la région du Borno depuis le XIXe siècle. Plus généralement, je m’intéresse aux concepts de frontières et d’espace en Afrique. Mon premier livre intitulé, A History of Borno: Trans-Saharan Empire to Failing Nigerian State a été publié par Hurst et Oxford University Press en 2017. Pour mon travail en humanités numériques voir mon siteTwitter: @bixhiribarren

Jean-Pierre Bat, chargé d’études “Afrique” aux Archives nationales et ancien élève de l’Ecole nationale des Chartes. Auteur du Syndrome Foccart. La politique française en Afrique de 1959 à nos jours(Paris, Gallimard, 2012), de La Fabrique des barbouzes. Histoire des réseaux Foccart en Afrique (Paris, Nouveau Monde, 2015, rééd. poche 2017) et de Françafrique. Opérations secrètes et affaires d’Etat(Paris, Tallandier, 2016).

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