1914 – 1919 | Cameroun : les conséquences de la Première Guerre Mondiale restent douloureuses

Ce jour, le soleil est au zénith sur Bonanjo à Douala. Parmi les bruits qui déchirement l’air chaud, certains viennent d’une bâtisse singulière par son architecture. Un expatrié est en train de la transformer en un restaurant-cabaret. Cette bâtisse était déjà ici à la Première Guerre Mondiale : il y a cent ans. C’est où à vécu Rudolph Doualla Manga Bell, héro nationaliste et arrière grand-père de Marillyn Doualla Bell, qui connaît bien l’histoire des lieux :

« Le plateau Joss où nous sommes actuellement et qui s’appelle aujourd’hui Bonanjo était beaucoup plus entouré d’eau qu’il ne l’est aujourd’hui, et la vie du village était organisée dans la relation que les pêcheurs et les peuples de l’eau avaient avec le fleuve environnant »

Cent ans d’histoire ont transformé ce qui fut donc un petit village côtier du plateau Joss, en un quartier administratif et portuaire, sur les terres duala que défendait Rudolph Doualla Manga Bell contre l’expropriation par les colons allemands. Marillyn Doualla Bell soutient :

« Le combat qu’il a mené a été jusqu’au Reichstag. Et le Reichstag a pris des décisions à un moment donné favorable aux indigènes, favorable à Rudolph. Mais l’autorité locale, notamment avec les bruits de botte qui étaient en train de jaillir, a décidé de couper net l’insurrection. Et ça a été une erreur, parce que après le 8 août, les duala se sont tous liguer contre les allemands pour aller favoriser l’arrivée des anglais qui mettent les pieds ici le 27 septembre 1914. » En effet, Rudolph Doualla Manga Bell fut pendu, comme d’autres nationalistes camerounais le 8 août 1914, cinq jours après la déclaration de la guerre par l’Allemagne à la France et l’Angleterre, laquelle guerre va devenir la Première Guerre Mondiale. Et l’exécution des nationalistes camerounais marque ainsi l’entrée du Cameroun dans cette Guerre. Mais elle n’aura duré que 18 mois ici. Car très vite, les allemands sont défaits par les Anglais, avec la complicité bien sûr des populations camerounaises. Dr Sylvie Laure Andela, professeur d’histoire dans un Lycée de Yaoundé donne à entendre que :

« Du côté de la coalition franco-britannique, les femmes, notamment sur la côte, les Douala par exemple, ont joué le rôle d’espionnes, mais également de délatrices, elles vendaient les informations, elles dénonçaient les Allemands : dire les Allemands se cachent ici où là, allez les arrêter ! »

Mais 16 000 Camerounais auraient été engagés dans cette Guerre. Et qu’ils soient enrôlés civils ou militaires, ces Camerounais ont combattu sur plusieurs fronts, certains derrière l’Allemagne, d’autres contre l’Allemagne. Pr Philippe-Blaise Essomba, chef du départ d’histoire à l’Université de Yaoundé I indique :

« Dans le Littoral, il y a eu des soldats qui ont désisté et qui ont beaucoup plus combattu côté anglais, parce que les Anglais sont à Douala, côté alliés. Et qui au fur et à mesure, soldats comme populations civiles, indiquaient le chemin aux alliés. »

Cent ans après le déclenchement de la Première Guerre Mondiale, tout n’a pas encore été dit sur la tragédie qui a traversé le Cameroun en18 mois. Yung Uwe, responsable de la bibliothèque du Goethe Institute à Yaoundé souligne :

« Même si le cas douala, c’est un cas très public, assez bien connu, il y a aussi d’autres cas très tragiques qui se sont produits ici au Cameroun. On peut parler au Nord les populations Kirdi. Sans oublier les différentes expéditions punitives où beaucoup de choses n’ont pas encore été révélées. Donc, il y a côté recherche, côté science, beaucoup de choses encore à faire, côté allemand, mais aussi côté camerounais. »

Pour le peu qu’on en sait, l’impact de la Première Guerre Mondiale reste vivace au Cameroun. La douleur reste également partagée en Allemagne, où des familles restent intimement liées à des familles camerounaises malgré le temps qui a passé. Marillyn Doualla Bell indique :

« Je viens de vivre un moment émotionnel très fort. Je suis allé à la rencontre des descendants de la famille Eusterle à Halle en Allemagne, qui ont accueilli Doualla Manga en Allemagne quand il est parti faire ses études en 1876. Et donc, j’ai rencontré des personnes qui sont des arrières petits enfants, au même titre que je suis une arrière petite fille, et ces personnes m’ont accueilli, nous nous sommes retrouvées comme des membres de la même famille. Et ces personnes vivent le drame de la mort de Rudolph comme nous l’avons vécue, comme un élément, un bras de la famille qui est parti brutalement sans que cela ne puisse se justifier véritablement. »

La question des réparations des tords de la Première Guerre Mondiale s’est parfois posée. Cette question sensible, pour emprunter le mot à Uwe Yung du Goethe Institute, n’a jamais eu de cesse de diviser, tant au niveau des Etats, qu’au plus profond des familles. Marillyn Doualla Bell affirme :

« Oui la famille a, à un moment, entrepris des démarches auprès du gouvernement allemand, pour obtenir réparation. Mais le traumatisme de la mort violente, brutale, de Rudolph Doualla Manga Bell a rejailli sur la famille, parce que ce traumatisme est trop profond, jusqu’aux enfants qui me suivent, mes enfants, mes neveux. »

Dr Sylvie Laure Andela précise :

« Si l’on s’appesantit par exemple sur les dommages psychologiques, on ne peut rien réparer. Nos parents ont vécu dans des traumatismes. Ça c’est le premier aspect. Le deuxième aspect, si l’on parle de réparation matérielle ou financière, ça met quand même mal à l’aise. Sur le plan international, on parle beaucoup de réparation, et on se demande si les noirs veulent vendre le reste de leur dignité. Je ne pense pas que c’est possible. »

Suite aux mécanismes internationaux de droit, nés de la première et de la deuxième guerre mondiales, et qui empêchent une troisième Guerre Mondiale, reste à trouver la solution aux désormais guerres locales et insécurités transfrontalières.

 

 


Source: agenceaic.net

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