2 juin 1966 | Exécution douloureuse et spectaculaire de quatre personnalités politiques congolaise

1. Qu’est-ce qui s’était passé le 2 juin 1966 à Léopoldville ?

Le  Stade des Martyrs de la Pentecôte situé dans la commune de Lingwala à Kinshasa reste le monument géant commémorant le souvenir des quatre martyrs qui cherchèrent un moment donné de notre histoire nationale à barrer la route à une dictature sanguinaire naissante qui durant trois décennies mettra à genoux le destin de tout un peuple.

Sous le fallacieux prétexte d’un prétendu complot contre la vie du chef de l’Etat, montée de toutes pièces par les officiers de l’armée sous la houlette du colonel Alphonse-Devos Bangala, cette conjuration imaginaire ne fut qu’un piège tendu en vue de mettre aux arrêts le dimanche 29 mai 1966 les acteurs politiques ci-après : Evariste Kimba, Jérôme Anany, Emmanuel Bamba et Alexandre Mahamba.

Le lundi 30 mai 1966, Mobutu crée par ordonnance-loi un tribunal militaire d’exception, présidé par le général Pierre Ingila, secondé lui-même par les colonels Ferdinand Malila et Honoré Nkulufa. Ce tribunal sera chargé de juger les quatre conjurés dans un procès dit « Procès de la Pentecôte » qui commencera le mardi 31 mai et se tiendra en plein air, devant une foule de 20.000 personnes très hostile, qui manifestait bruyamment. Les quatre politiciens sont ligotés aux pieds et menottés aux mains. Leur interrogatoire durera deux petites heures. Des haut-parleurs retransmettront leurs déclarations, ponctuées par des huées de la foule. Ce procès inique sera très expéditif et les paroles de l’officier du tribunal militaire en démontrent le caractère arbitraire : « Messieurs, nous sommes ici devant le conseil de guerre, ce n’est pas pour faire des discussions. Nous sommes ici pour punir quelqu’un. Donc le tribunal militaire ne demande pas beaucoup de temps. ». Après cet avertissement, la cour va se retirer pour cinq minutes de délibération et reviendra pour prononcer la sentence : peine de mort pour tous les quatre inculpés.

De nombreux appels de chefs d’Etat du monde tels que celui du monarque belge le roi Baudouin, du général Charles de Gaule ; du président américain Lindon Johnson ou du premier ministre britannique ne changeront en rien la décision du jeune président congolais. Sa Sainteté le pape Paul VI à son tour adressera un message pathétique pour conjurer solennellement le lieutenant-général Mobutu de ne pas franchir le Rubicon mais en vain.

Le 2 juin 1966 est le jour de la Pentecôte qui est un jour sacré et férié. C’est en fonction de cette double valence du sacré et du férié que le nouveau pouvoir choisira de commettre le forfait pour tenter, à travers la pendaison de présumés conjurés, de désacraliser le jour de la Pentecôte, ce jour-là où l’Esprit du Ressuscité est descendu sur les nations. En pendant au gibet les leaders de cette opinion empreinte de liberté et de justice devant une grande foule estimée à 50.000 personnes, Mobutu a voulu sciemment casser la dynamique de liberté qui, six ans avant, s’était emparée des congolais réclamant l’indépendance souveraine et immédiate. Dans un silence glacial, la tête cagoulée, Evariste Kimba, l’ex-Chef du gouvernement, fut le premier à monter sous la potence et ce, sous le regard horrifié des autres condamnés installés à l’arrière d’un camion militaire et de la foule transie de peur. Très rapidement Bamba puis Anany passèrent également sous la potence. Autour du dernier conjuré, le ciel s’obscurcit comme pour annoncer un violent orage. Au final, c’est sous un vent tourbillonnant auquel rien ne résista sur son passage que Mahamba rendit l’âme.

Ce qui n’est pas dit dans les archives officielles congolaises et qui a été clairement reproduit par le journaliste de l’Agence France Presse (AFP), témoin direct de la tragédie, c’est qu’un vent de panique et de stupeur s’empara de la foule qui rompit brutalement les barrages établis à cinquante mètres du lieu de supplice par les para commandos, se rua vers la potence pour tenter de s’opposer à la dernière exécution. C’est dans ce mouvement de panique et de sauve-qui-peut général que des hommes, des femmes et des enfants tombaient, étaient piétinés, restaient étendus, hurlant de souffrance et de terreur. Au bout de cinq minutes, la place d’au moins cinquante mille personnes se vida en un clin d’œil.

2. Que visait Mobutu à travers ces pendaisons ?

En suivant de près le rituel qui avait accompagné ces pendaisons du début à la fin, à savoir : une fanfare militaire qui agrémentait de la musique entre deux pendaisons, les quatre cercueils présents dont l’un était ouvert d’avance, la lecture solennelle de la sentence et les préparatifs qui duraient cinq minutes avant que le plancher de la potence se dérobe sous les pieds du supplié, il est évident que Mobutu voulait frapper les esprits d’une manière définitive pour les soumettre à son pouvoir machiavélique cherchant plus à être craint qu’à être aimé.

Comme il le déclarera lui-même le soir de la pendaison  à la télévision nationale: « Il fallait frapper très fort par un exemple spectaculaire et créer les conditions de discipline au régime. Lorsqu’un chef décide, il décide, un point, c’est tout. J’ai décidé, au nom du Haut Commandement, que nous sommes au pouvoir pour cinq ans un point c’est tout. Il n’appartient plus à un groupe de politiciens d’aller se mettre du côté des financiers pour provoquer encore des désordres et des troubles dans ce pays. Ils l’ont fait, il fallait un exemple. »

Mobutu décide de régner par la terreur. Il n’aura plus désormais d’autre langage pour parler à son peuple que celui du châtiment exemplaire, d’intimidations et des assassinats quotidiens, réussissant à faire vivre le peuple congolais tout entier sous un climat d’esclavage et d’horreur qui le plongera dans le silence et la servitude jusqu’à nos jours.

Il importe de prendre cette pendaison publique des martyrs de la Pentecôte comme un événement fondateur de recolonisation qui signa le décès de la démocratie naissante au Congo-Kinshasa et l’étranglement de la culture du débat libre, la suprématie de la force brute sur la force de la loi et de l’expression libre des citoyens congolais etc. A la place de toutes ces valeurs, ce furent l’angoisse et la terreur qui s’emparèrent des congolais, petits et grands, qui se sentirent épiés par le félin léopard et se croyaient en danger partout jusque dans leurs chambres à coucher. Depuis l’ère des indépendances qui semblèrent tirer le peuple de la nuit coloniale, cet événement visait à refonder les bases nouvelles de l’asservissement du peuple congolais, régi cette fois-ci par ses propres fils. Cet événement ouvre la brèche à toute la lâcheté qui caractérisera désormais les congolaises et les congolais qui refuseront d’exprimer leur mécontentement contre une politique générale travaillant contre l’intérêt supérieur de leur nation. Désormais, chacun croit qu’il vaut mieux éviter d’avoir affaire au pouvoir sanguinaire, à la justice plus versée à condamner les innocents et de se frotter aux mandataires de l’Etat qui se comportent plus en bourreaux qu’en serviteurs du bien public. Les populations tétanisées choisiront de s’enfermer dans un

 

mutisme troublé quelquefois par des slogans creux à la gloire du tyran.

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