Côte d’Ivoire : les mystères du projet de pipeline d’Afrique de l’ouest

La Côte d’Ivoire ambitionne de construire un pipeline d’Afrique de l’Ouest depuis une trentaine d’années, afin de développer les marchés de l’hinterland de la Société Ivoirienne de Raffinage (SIR) jusqu’au nord du pays, à la frontière du Burkina Faso, puis vers Bobo Dioulasso et Ouagadougou et desservir ainsi le Burkina Faso et le Mali. Plusieurs études ont été menées, dont celle de l’américain Enron à la fin des années 90, puis il n’en a plus été question pendant des années. La Côte d’Ivoire a ensuite connu une décennie de crise de 1999 à 2011 et c’est paradoxalement durant cette période que les travaux de construction sont entamés. Aujourd’hui, de nombreuses zones d’ombre subsistent dans ce dossier, avec notamment un imbroglio judiciaire autour de la société CI-TRAPIL S.A.

Lancé en 2007/2008, les travaux de construction du pipeline multi-produits de transport d’hydrocarbures d’Afrique de l’Ouest débutent afin d’acheminer les hydrocarbures à des coûts moindres au nord du pays et à l’export vers le Burkina Faso et le Mali. Les sociétés KUYO PIPELINE pour les soudures et PARLYM sont à la manœuvre pour construire l’essentiel du premier tronçon de ce pipeline de 2008 à 2011, d’Abidjan à Bouaké, pour le compte de la société nationale pétrolière PETROCI.

En 2011, après le déclenchement des évènements dramatiques liés aux  élections présidentielles survenus en Côte d’Ivoire, le Président de la République élu, Alassane Ouattara, soucieux de remettre la machine économique en marche et notamment les programmes d’infrastructures, lance un certain nombre de projets dans le cadre du Programme Présidentiel d’Urgence (PPU). Au sein de ce dernier figure en haut de la pile la relance des travaux du pipeline, avec la volonté de son nouveau ministre des Mines, du Pétrole et de l’Energie, Adama Toungara, de faire la Côte d’Ivoire la nouvelle « Rotterdam de l’Afrique », suivant ainsi un plan stratégique qu’il a élaboré en… 1975.

Mise en service du premier tronçon du pipeline d’Abidjan à Yamoussoukro en 2013

A cette époque, le premier tronçon est construit jusqu’à Bouaké, mais la traversée de la lagune Ebrié, chantier le plus critique de ce tronçon, n’est pas encore réalisé. Fin 2011, CI-TRAPIL SA, partenaire local de TRAPIL SA France, filiale de TOTAL, assurant 80% de l’exploitation et de la maintenance des pipelines de France, s’implante en Côte d’Ivoire, à la suite d’une mission de Pierre Fillet, PDG de TRAPIL SA et de Christophe KAISER, sur les bords de la lagune. Ce dernier cofonde la société de droit ivoirien CI-TRAPIL SA et en devient l’Administrateur Général. Les missions s’enchaînent, de nombreux échanges ont lieu entre techniciens, ingénieurs et cadres de la PETROCI et de TRAPIL. Peu après, CI-TRAPIL SA remporte le marché de la traversée de la lagune Ebrié par la méthode de Forage Horizontal Dirigé (FHD), avec un sous-traitant, Horizontal Drilling International (HDI, filiale de VINCI), de telle sorte que le pipeline peut finalement être mis en service selon le calendrier prévu par l’agenda présidentiel le 29 juillet 2013, en présence du Président de la république, du Premier ministre et de membres du gouvernement, à Yamoussoukro, au terminal du dépôt pétrolier de la GESTOCI. Dans ce nouveau cadre, le pipeline ne sera finalement pas mis en service jusqu’à Bouaké, selon les instructions des autorités ivoiriennes. Le coût total s’élève à 213,5 millions d’euros et les surcoûts sont évalués à 40%, selon l’étude d’audit technique et financier réalisé par CI-TRAPIL SA dès la fin 2011, sur fonds propres de PETROCI.

L’achèvement du pipeline au nord du pays se profile à l’horizon 2015…

Alors que le premier tronçon est finalement achevé et mise en service, CI-TRAPIL SA a par ailleurs réalisé la première estimation financière du pipeline, sa présentation, son plan d’affaires, le mémorandum et démarché des investisseurs privés intéressés à financer l’ensemble du projet de pipeline d’Abidjan à Ferkessédougou. Suite à cela, le Président Ouattara fixe la date de juillet 2015 pour sa mise en service à la frontière nord du pays, soit juste avant la fin de son premier mandat.

De nombreuse initiatives n’aboutissent pas et les travaux s’enlisent… en 2014

En novembre 2013, une communication du conseil des ministres définit les grandes lignes de la société d’exploitation et de maintenance de ce pipeline avec son actionnariat, dont PETROCI devait détenir 25% des parts. Les réunions, tables-rondes se multiplient, mais ce dossier autrefois prioritaire s’enlise de manière mystérieuse, bien que le premier tronçon du pipeline fonctionne jusqu’à Yamoussoukro et que les premières études du second tronçon ont été réalisées par CI-TRAPIL SA et que les chiffres de volumes transportés seront même finalement supérieurs aux anticipations faites dans le Business plan. La rentabilité du pipeline d’Afrique de l’Ouest repose pourtant sur l’export, dans la mesure où 70% des volumes transportés est prévu à l’export.

Les aléas de la justice ivoirienne n’arrangent rien…

Entre temps, des évolutions dramatiques interviennent à la tête de CI-TRAPIL SA où Christophe Kaiser est évincé par son partenaire local, Médard M’bemba, et son associé français, Franck Milliot, au moyen d’un faux procès-verbal d’assemblée générale ordinaire, le 7 octobre 2013, faite à son insu, alors qu’il est le seul à pouvoir la convoquer en tant qu’Administrateur Général.

De nombreuses procédures s’ensuivent en Côte d’Ivoire et en France : Médard M’Mbemba est ainsi inculpé en août 2013 pour faux et usages de faux commis dans des documents administratifs et voie de fait, à Abidjan, courant d’année 2013, assorti d’une interdiction de sortie de territoire. Il est aujourd’hui visé par trois plaintes au Parquet d’Abidjan et deux plaintes auprès de la Direction de la Police Economique et Financière (DPEF). La justice ivoirienne n’ayant toujours pas jugé le cas d’espèce, CI-TRAPIL SA est devenu aujourd’hui une coquille vide, le partenaire local l’ayant vidé de sa substance. Selon des documents exclusifs qu’a pu consulter La Tribune Afrique, l’ensemble des employés a ainsi été mis au chômage technique en mars 2016, il y a plus d’un an,  et l’auteur des faits aurait laissé des ardoises tous azimuts. Dans la même veine, le Tribunal de Grande Instance de Versailles a délibéré en première instance le 24 janvier 2017 contre l’associé français, Franck Milliot, Président de Momentys, une petite société de communication, installée dans le 17e, à Paris, lequel a écopé de six mois de prison avec sursis et de 25.000 euros de préjudice moral, le préjudice financier beaucoup plus important ayant été renvoyé en délibéré au 5 septembre 2017.

Le pipeline d’Afrique de l’Ouest, stratégique pour la Côte d’Ivoire et la région

Selon la plupart des experts de la question, interrogés par La Tribune Afrique, le projet de pipeline d’Afrique de l’Ouest constitue un gisement d’opportunités pour le pays et la sous-région dans son ensemble. Un haut responsable au sein de l’administration présidentielle ivoirienne confirme ce constat : « Lors des différents sommets du Traité d’Amitié et de Coopération (TAC) entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, le projet est toujours mentionné et fait partie des projets bilatéraux inscrit systématiquement dans ses conclusions. Ses avantages sont nombreux, que ce soit pour le développement économique, avec la baisse du coût du transport des hydrocarbures, la protection de l’environnement, avec une émission moindre de CO², des recettes fiscales plus importantes, etc. ». Toujours selon la même source «  son financement pourrait permettre de renflouer les caisses de PETROCI aujourd’hui en difficulté, les résultats affichant des pertes chroniques importantes, compte tenu des effets conjugués de la baisse du prix du baril de pétrole ces dernières années et de sa mauvaise gestion, soulevée dans plusieurs rapports (McKinsey, etc.). ». Dans ce contexte,  la nomination d’un financier émérite en la personne de Thierry Tanoh, en tant que ministre du Pétrole, de l’Energie et du Développement des Energies Renouvelables, à l’occasion du dernier remaniement ministériel de janvier 2017 permettra-t-elle d’insuffler une nouvelle impulsion à ce projet porteur d’avenir ?

 

 

Source: Afrique La tribune

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