Comment l’Afrique est devenue le continent-poubelle des ordures toxiques de l’Europe ?

Envoyer en Afrique ou en Asie des équipements électroniques hors d’usage sous couvert d’en faire un don « charitable » : la pratique est répandue en Europe. Les objets sont déclarés par les transporteurs comme des biens de seconde main. Car les exports de matériel électronique d’occasion sont, eux, autorisés.

L’Agence européenne de l’environnement estime qu’entre 93 000 et 216 000 tonnes d’équipements usagés ont été exportées par l’Allemagne vers des pays non européens en 2008. Soit l’équivalent du poids d’une trentaine de tours Eiffel ! Mais près d’un tiers des équipements électroniques ou électriques importés au Ghana en 2009 étaient en fait hors d’usage, estime le secrétariat de la Convention de Bâle à l’Onu . Ces déchets déguisés en matériel d’occasion viennent d’Europe, pour 85% d’entre eux. Bizarrement, dans ce sens, la « forteresse Europe » semble bien laxiste.

Le monde entier continue de déverser, en toute illégalité, de grandes quantités d’équipements désaffectés en Afrique. Ces appareils, dont les composants peuvent se révéler très toxiques, finissent souvent dans des décharges clandestines des grands centres urbains.

Les experts sont unanimes, l’Afrique est en passe de devenir le continent-poubelle des ordures toxiques du monde. Ils devraient atteindre 67 millions de tonnes fin 2017, soit une hausse d’un tiers par rapport à 2014.

Selon un rapport du programme des Nations Unies pour l’environnement, la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne sont les principaux pays exportateurs de déchets électroniques en Afrique.

Haïdar El Ali, ancien ministre sénégalais de l’Environnement qui s’est penché sur la question. Ces déchets «finissent donc dans un container en direction des côtes des nations éloignées des yeux de ceux qui en font une consommation frénétique. Directement dans l’arrière cour de populations, convaincues qu’elles ne peuvent se payer le luxe d’être trop regardantes.»

Les Africains ne sont pas dupes, précise-t-il. Mais ils ne savent pas grand chose de ce qu’on déverse réellement chez eux: «Pour quelques billets, on y relègue le trop plein d’une société mondiale de consommation aveugle, polluante.» Selon un rapport de l’université des Nations Unies, les déchets illicites sont généralement cachés dans des conteneurs transportant une autre cargaison légale, dans le but de tromper les douaniers. Ils finissent dans des décharges gigantesques d’Accra, Naïrobi, Kinshasa ou Lagos.
Dans un documentaire intitulé La tragédie électronique diffusé en mai 2014, la chaîne franco-allemande ARTE a mené l’enquête dans la banlieue d’Accra, la capitale ghanéenne.

 

Un journaliste ghanéen explique, preuve à l’appui, qu’on trouve dans son pays des déchets toxiques électroniques issus des poubelles françaises, espagnoles, anglaises et américaines. Il brandit des débris d’ordinateurs ayant appartenu, en Angleterre, à des services de la police et à un hôpital. On y voit des enfants jouer et désosser des appareils électroniques hors d’usage, au milieu de fumées pestilentielles et toxiques. Certains déchets qu’ils manipulent contiennent des substances cancérigènes comme les tubes cathodiques, les écrans liquides et les interrupteurs au mercure.

L’enquête montre que les trois quarts des déchets «sortent des circuits officiels et ne sont jamais recyclés mais exportés et vendus illégalement». Rien qu’au Ghana, 30% des importations des produits de seconde main seraient inutilisables.

L’Union européenne ne recycle que 25% de ses déchets électroniques. Elle est pourtant signataire de la convention de Bâle qui interdit depuis 1989 l’exportation de ces matériels faussement qualifiés d’équipements d’occasion.

 

En fait, l’exportation d’équipements utilisés coûte moins cher que la mise en décharge, en raison de lois environnementales strictes, note le site EurActiv qui précise que dans certains cas, les produits sont envoyés comme dons afin d’être réutilisés, même si ils ne sont plus utilisables.

L’Afrique désarmée face au phénomène
Comment récupérer, isoler et traiter ces millions de tonnes de produits électroniques en fin de vie? C’est un casse-tête pour les pays africains dépourvus de compétences en matière de recyclage. Seuls le Kenya et l’Afrique du Sud disposent des usines capables de traiter ces déchets.

Dans une étude réalisée au Bénin, au Mali et au Sénégal, des chercheurs africains ont tiré la sonnette d’alarme. Leur travail a mis en lumière «le flux très puissant des matériels entrant dans les pays, parfois dans un état déjà usagé, dont la durée d’utilisation sera par conséquent brève avant qu’ils ne deviennent des déchets que nous ne savons ou ne pouvons pas retraiter.»

 

Leur constat est alarmant : des milliers de récupérateurs ont investi ce secteur lucratif, sans avoir la conscience des dangers qu’ils courent : «Ils prennent très peu de précaution et souvent n’ont aucune protection dans la récupération, dans le stockage et le recyclage» de ces déchets toxiques.

Ils demandent donc aux décideurs africains d’accorder plus d’attention à la gestion de ces déchets toxiques qui comportent des composants dangereux pour la santé tels que le mercure et les métaux lourds.

Certains pays africains commencent à réagir. C’est le cas de la Côte d’Ivoire qui a lancé en octobre 2015 une campagne de récupération des déchets électroniques. L’objectif est de recycler en quatre mois, 40 tonnes de différents équipements électriques et électroniques obsolètes disséminés dans la ville d’Abidjan.

 

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