Mamadou Diouf : “Donald Trump, les États-Unis et l’Afrique”

ENTRETIEN. Professeur à l’université Columbia de New York, l’historien sénégalais analyse la situation de l’Afrique à l’aune de l’administration Trump.

Avant de s’envoler vers les États-Unis, Mamadou Diouf a officié à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar comme enseignant-chercheur en dirigeant pendant huit ans, jusqu’en 1999, le département de recherche et de documentation du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique(CODESRIA). Arrivé aux États-Unis, c’est dans le Michigan qu’il s’installe pour participer aux travaux du Centre d’études africaines et afro-américaines. Un bon tremplin pour qu’en juillet 2007, l’université Columbia de New York lui confie la direction de l’Institut d’études africaines de son École des affaires internationales et publiques. Spécialiste de l’Empire colonial français, il porte un regard pointu sur la situation dans les pays africains mais aussi dans leur rapport aux grandes puissances, nouvelles ou anciennes. C’est dans ce cadre qu’il a accepté de répondre au Point Afrique en commençant par sa perception du nouveau président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump.

Le Point Afrique : après plus de 100 jours de Trump à la Maison-Blanche, qu’est-ce qui frappe le plus par rapport à ses prédécesseurs ?

Mamadou Diouf : Ce qui est extraordinaire, autant sur le fond que sur la forme, c’est que Trump détonne. C’est une surprise. On n’a jamais vu quelqu’un comme lui tant dans son approche de la présidence que dans sa manière d’être, physiquement, et de s’exprimer. Chez Trump, il n’y a rien de présidentiel. Depuis qu’il est entré en fonction, on s’attend à ce qu’il endosse le costume du président. Mais ça ne vient pas. Il n’est qu’à voir sa manière de réagir, de communiquer. Le fait d’envoyer constamment des tweets, de répondre systématiquement à tout ce qui a trait à sa personne et à son entourage, en particulier ses querelles permanentes avec les services de sécurité américains (FBI, CIA), démontrent qu’il n’a pas revêtu l’habit présidentiel, ni commencé à acquérir la culture politique indispensable à l’exercice de la fonction présidentielle. Il a la réputation de ne pas travailler ses dossiers.

Mais paradoxalement, les électeurs qui ont voté pour Trump lui restent largement fidèles. En outre, les caciques du Parti républicain ne parviennent pas à répondre sur le terrain politique à la démarche de Trump qui remet en cause certaines croyances sur lesquelles est fondée l’idéologie du parti. Pour plusieurs grands élus, à l’instar du sénateur républicain John McCain, il y a un manque de professionnalisme. Trump et son équipe ne sauraient pas tout à fait ce qu’ils font. Pour nombre de spécialistes, l’élection de Trump a été une surprise et sa personne demeure, dans une large mesure, une énigme. Ils ne l’ont pas vu venir. Cela en dit long sur la déconnexion entre les élites et leurs relais médiatiques d’une part, et l’Amérique des classes moyennes et des déclassés, des jeunes Blancs du Midwest, des campagnes et des villes désindustrialisées (en Pennsylvanie, etc.), qui ont voté Trump, d’autre part.

Que laissent présager ces premiers mois de présidence Trump quant à la politique étrangère suivie par les États-Unis en Afrique ?

Trump ne sait rien de l’Afrique et l’Afrique ne l’intéresse pas. Il sera dans une large mesure dans la continuité de l’environnement dans lequel Barack Obama s’est lui-même inscrit vis-à-vis du continent africain. Obama a été tellement accaparé par la politique intérieure qu’il s’est montré incapable de mettre en œuvre une politique étrangère efficace. Il a pris très peu d’initiatives au Moyen-Orient par exemple, une région qui a toujours eu une place centrale dans la politique étrangère américaine. Dans cet environnement très toxique, l’Afrique a très peu compté. Avec Trump, ce sera encore pire. La politique intérieure prendra encore plus le pas sur la politique étrangère.

Au-delà du contexte actuel, il s’agit d’un atavisme structurel qui s’explique par deux facteurs : le fait que les Américains continuent de croire qu’ils sont différents du reste du monde et l’idée, très répandue depuis le 11 septembre 2001, selon laquelle le monde leur en veut et qu’ils sont, partant, obligés de se défendre. Historiquement, les Américains ont toujours donné la priorité au national au détriment de l’international, tout comme ils donnent la priorité au local sur le national. Le taux de participation aux élections locales est d’ailleurs très élevé, sans comparaison avec celui enregistré lors des scrutins « nationaux », élection présidentielle comprise. Cela explique la vivacité de ce courant, très fort aux États-Unis, qui tend à vouloir octroyer toujours davantage de prérogatives aux États fédérés au détriment de l’État fédéral.

S’agissant de l’action américaine en Afrique, il y a deux choses importantes, deux constantes qui perdureront d’Obama à Trump. Il s’agit, d’une part, de la présence américaine en Afrique de l’Ouest en raison des problématiques du terrorisme et, d’autre part, du pétrole. À cet égard, Rex Tillerson, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères et ancien PDG d’ExxonMobil, ne connait qu’une seule chose de l’Afrique : la Guinée équatoriale, un pays dirigé par Teodoro Obiang Nguema, au pouvoir depuis… 1979 et auquel Tillerson a reconnu avoir par le passé remis, en son nom personnel et non à celui de l’État équato-guinéen, le chèque des royalties en contrepartie de l’exploitation du pétrole dans ce petit pays d’Afrique centrale.

L’Afrique ne risque-t-elle pas d’être encore plus secondaire dans la politique étrangère américaine – très loin derrière l’Asie, la Russie, le Proche et le Moyen-Orient par exemple – que sous la présidence Obama ?

En raison de l’importance du vote juif aux États-Unis et donc de la relation étroite avec Israël, la question du Proche et du Moyen-Orient restera pour longtemps encore prégnante dans le débat public américain. On assiste toutefois à un début d’évolution avec la prise de conscience de l’intérêt majeur que présente la relation avec l’Iran, en particulier dans la lutte contre l’État islamique (Daech). L’Iran, qui est le principal sponsor du Hezbollah, le grand ennemi d’Israël. Il y a donc, du côté américain, des tentatives pour assouplir quelque peu la relation entre les États-Unis et l’État hébreu, même si cette entreprise est difficile pour des raisons politiques, ethniques et religieuses. Mais la volonté est bien là. Comme le dit Trump, sur cette question comme sur d’autres, les États-Unis sont à la recherche d’un bon « deal ». En outre, le fait que les Iraniens soient susceptibles de détenir l’arme atomique et que l’Arabie saoudite puisse s’y mettre aussi, renforce l’intérêt des Américains pour la région. Le voyage de Trump dans plusieurs pays du Moyen-Orient, les engagements qu’il va prendre et les contrats qu’il va signer vont probablement entrainer une reformulation des positions antérieures du président américain sur l’islam et les pays musulmans, ainsi que sur le conflit israélo-palestinien, dans un sens ou dans un autre.

L’autre grande priorité des États-Unis en matière de politique étrangère, c’est bien entendu l’Asie, à travers deux pans : l’un sécuritaire avec la Corée du Nord, l’autre économique avec la Chine, qui est la grande priorité des États-Unis en matière de politique extérieure tous dossiers confondus. Dans l’esprit de Donald Trump, l’Afrique arrive bonne dernière sur l’échelle de ses préoccupations ; juste derrière l’Europe qui n’est pas non plus, pour le président américain, une priorité. À cet égard, Trump ne cache pas son intention de renforcer les liens entre les États-Unis et la Russie – qui ne voit pas d’un très bon œil la construction européenne à l’Ouest. Le président américain compte d’ailleurs beaucoup, comme il le dit, sur son allié russe pour combattre Daech et l’aider à stabiliser le Moyen-Orient.

Quelle pourrait être la position de Donald Trump vis-à-vis du respect de l’ordre constitutionnel en Afrique, un continent dans lequel nombre de dirigeants n’hésitent pas à modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir ?

Trump a beaucoup de mal à cerner l’enjeu que revêtent les batailles pour la démocratie et le respect des constitutions en Afrique. Ces questions sont donc sans importance pour lui. D’autant plus que, bien plus que les « institutions fortes », Trump admire les « hommes forts », qui d’ailleurs l’admirent en retour. Il a, par exemple, beaucoup de déférence pour le général al-Sissi en Égypte et de la sympathie pour Rodrigo Duterte, le président philippin, qui a tenu il n’y a pas si longtemps des propos insultants à l’égard de Barack Obama.

La RDC, « pays-continent » en Afrique centrale, est à un tournant de son histoire. Une élection présidentielle devait y être organisée en 2016 mais Joseph Kabila s’accroche au pouvoir. Les États-Unis vont-ils s’investir dans ce dossier ? Si oui, comment ?

Ce dossier n’est pas prioritaire pour les États-Unis. Je pense que les Américains s’attendent à ce que les Européens prennent l’initiative. S’il y a une position commune, européenne ou même africaine, à travers l’Union africaine notamment, les Américains pourraient agir davantage. Mais les Congolais doivent d’abord compter sur eux-mêmes pour régler leurs problèmes. Il n’est qu’à voir les exemples du Sénégal en 2012 ou du Burkina Faso en 2014. C’est la mobilisation populaire qui a fait obstacle aux projets de leurs dirigeants à l’époque, Abdoulaye Wade et Blaise Compaoré. D’ailleurs, la mobilisation intérieure en faveur de la démocratisation des pays africains ne date pas d’hier. La répression de ce mouvement remonte au milieu des années 1960, une violence favorisée par les impératifs de la guerre froide qui ne s’accommodait guère de dirigeants indépendants. À la chute du mur de Berlin, il n’y avait personne derrière les Africains au moment de l’ouverture des grandes conférences nationales. Le discours de La Baule de François Mitterrand, sur lequel on a beaucoup glosé, n’a pas du tout été à l’initiative de la démocratisation. Il n’a fait que tenter de l’accompagner, de l’encadrer pour mieux la contrôler. C’est ainsi que les Africains ont eu leur « printemps » dès 1990, bien avant le « printemps arabe ». Albert Bourgi et Christian Castéran l’ont d’ailleurs analysé dans un ouvrage remarquable, Le Printemps de l’Afrique (Paris, Hachette, 1991). Aujourd’hui, l’enjeu des pays africains est de créer des sociétés ouvertes, pluralistes, dotées d’une authentique culture démocratique. La question ne se limite donc pas seulement, loin s’en faut, à l’enjeu institutionnel de la construction étatique.

Donald Trump a annoncé des coupes budgétaires importantes dans l’aide au développement américaine. Dans quelle mesure cela impactera-t-il le continent africain ?

Cela n’aura qu’un impact limité tout simplement parce que l’aide américaine à l’Afrique est relativement modeste. Sauf peut-être sur des sujets précis où les États-Unis ont des intérêts : l’énergie, le pétrole et l’électrification de l’Afrique d’une part, la lutte contre le VIH-sida d’autre part. Il est important toutefois de noter que l’aide américaine transite aussi beaucoup sur le continent via la philanthropie, un domaine dans lequel l’État n’a que peu de prise. Les Américains sont capables en quelques jours de recueillir des dizaines de millions de dons pour défendre des causes qui les touchent, comme ce fut le cas pour Haïti après le tremblement de terre. C’est dans leur ADN.

Comments

comments