5 juin 2015 | Le Forum économique mondial sur l’Afrique: L’Afrique attend encore ses « trente glorieuses »

Record d’affluence battu au Forum économique mondial sur l’Afrique, qui s’est tenu du mercredi 3 au vendredi 5 juin dans la cité côtière sud-africaine du Cap. Selon les organisateurs, plus d’un millier d’experts économiques et de dirigeants politiques participaient au « Davos africain », preuve de l’intérêt grandissant que suscite ce continent souvent qualifié de « dernière frontière » du développement économique de la planète. 

Depuis quinze ans, la croissance de l’Afrique vogue à plus de 6 % en moyenne annuelle, soit près du double du rythme mondial. Neuf des quinze pays qui progressent le plus vite dans le monde sont aujourd’hui africains. Mais avec la fin du « super-cycle » des matières premières, alimentée par la baisse de l’appétit chinois en minerais et en pétrole ainsi que par la chute des cours mondiaux, le continent peine à maintenir son dynamisme. Le Fonds monétaire international (FMI) a abaissé, en avril, sa prévision de croissance pour l’Afrique en 2015 de 5,75 %, à 4,5 %.

Face à l’afro-optimisme qui s’est installé dans les esprits ces dernières années, grâce à la croissance de la classe moyenne africaine et à l’arrivée massive de capitaux privés, des voix en profitent pour rappeler que l’émergence de l’Afrique n’est pas gagnée d’avance. « L’Afrique connaît certes une embellie, des succès, des redressements spectaculaires. Mais la vérité, c’est que les vraies réussites s’individualisent en taches de léopard sur une toile de fond qui reste celle du sous-développement et de la précarité », écrit Sylvie Brunel dans son dernier livre, L’Afrique est-elle si bien partie ? (Editions Sciences humaines, 2014). « Encenser l’Afrique aujourd’hui paraît aussi excessif que l’accablement dont elle était hier l’objet (…), car les lignes de faiblesse du continent demeurent, identiques à celles qui l’avaient mis à bas après l’euphorie post-indépendance. Et malgré la diversité extrême des situations et des pays, elles minent de l’intérieur la durabilité de la croissance africaine », estime la spécialiste du développement.

« Dividende démographique »

« L’enjeu, c’est de faire des années 2020-2050 les “trente glorieuses africaines” », juge le cabinet Mazars dans une analyse, « comme il y a eu avant cela les “trente glorieuses européennes” [1945-1975], puis les “trente glorieuses chinoises” [1978-2008]. » Pour y parvenir, l’Afrique doit encore surmonter plusieurs obstacles. Tout d’abord, sa croissance démographique sans précédent. Le nombre d’Africains va plus que doubler d’ici à 2050 pour atteindre deux milliards d’habitants. Ce « dividende démographique » est une chance car la croissance future pourra être stimulée par ce vaste réservoir de main-d’œuvre qui sera également avide de consommer. Mais c’est aussi un risque. Les économies africaines vont devoir créer 29 millions d’emplois par an d’ici à 2030 pour réussir à donner du travail à tous ces nouveaux jeunes actifs, estime un rapport publié fin mai dont la Banque africaine de développement (BAD) est coauteur.

 

En cas d’échec, cette « bombe à retardement » pourrait déstabiliser le continent. Ce sont en partie des jeunes au chômage et en colère contre la montée des inégalités, qui furent à l’origine du « printemps arabe » en Afrique du Nord, ou de la chute du président burkinabé, Blaise Compaoré, en octobre 2014. La grande majorité des 54 pays africains doivent donc s’atteler à une transformation et à une diversification de la structure de leurs économies. L’industrialisation du continent n’en est qu’à ses débuts. Donnant l’exemple, l’Ethiopie cherche à devenir le nouvel atelier du monde. Grâce à la création de zones franches, Addis-Abeba a réussi à attirer des entreprises chinoises de textile, qui ont choisi de délocaliser leurs productions pour contourner l’augmentation du coût de la main-d’œuvre en Chine.

Limiter l’exode rural

Au Maroc, les autorités misent sur les secteurs de l’automobile, de l’électronique ou de l’aéronautique. Pour limiter l’exode rural que peuvent difficilement absorber des villes sous-équipées, la création d’emplois dans les campagnes comme dans l’agriculture où il y a de fortes marges de productivité, ou dans l’agroindustrie, apparaît nécessaire. « Le continent doit éviter de s’enliser dans des activités à faible valeur ajoutée », précisent les auteurs du rapport de la BAD, de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Ceux-ci rappellent que les exportations de plus de la moitié des pays africains ne dépendent que de cinq produits ou moins, et plaident pour davantage de transformation des matières premières sur place.

 

Le 18 mai, le groupe français Cemoi a ainsi ouvert à Abidjan la toute première chocolaterie du pays alors que la Côte d’Ivoire est un producteur historique de cacao. Au Botswana, riche en diamants, des ateliers de taille et de polissage de la pierre précieuse se sont installés à Gaborone ces dernières années. Mais ils souffrent d’une main-d’œuvre mal formée et plus chère que la concurrence indienne. Le manque de travailleurs qualifiés est un autre handicap que doit affronter le continent. « C’est l’investissement dans le capital humain, en particulier chez les jeunes et les femmes, qui a permis à d’autres régions du monde comme l’Asie de l’Est et l’Amérique latine d’accélérer leur croissance », insiste Babatunde Osotimehin, directeur du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).

Améliorer les infrastructures

Même si les systèmes éducatifs locaux parviennent désormais à accueillir la plupart des jeunes Africains, la qualité des enseignements est loin d’être partout assurée. Les profils des diplômés – généralistes et peu techniciens – ne correspondent pas non plus forcément aux besoins de ces économies émergentes. Sur un continent où posséder un téléphone portable est plus fréquent qu’avoir accès à l’eau courante ou l’électricité dans son foyer, améliorer les infrastructures est aussi crucial pour assurer un développement économique durable.

 

Des progrès ont été réalisés, mais, selon la BAD, les pays africains doivent encore investir 93 milliards de dollars (82 milliards d’euros) par an pendant une décennie pour combler leur retard. Au Kenya, une nouvelle ligne de chemin de fer de 600 kilomètres est cours de construction entre le port de Mombasa et la capitale Nairobi. Lorsqu’elle sera achevée, en 2017, le coût de transport du fret baissera de 60 % selon les autorités, car le trajet s’effectuera en huit heures, contre trente heures par la route aujourd’hui. Le gouvernement prédit que cette nouvelle infrastructure apportera 1,5 % de croissance supplémentaire par an au pays. Il est prévu que la construction de la voie ferrée se poursuive ensuite jusqu’en République démocratique du Congo en passant par l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

 

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